Fille de lune

Ma mère disait toujours, une fois par mois, qu’elle allait recueillir le sang des braves. Elle ne disait pas cela en rigolant, plutôt sérieusement. Enfant, je ne comprenais pas son expression, Je restais interdite. Mais je l’ai retenue. Quand j’ai eu l’âge des filles de lune, j’ai trouvé ça grossier, sale, dévalorisant, comme un tissu de mensonges. Après, j’ai pensé qu’elle disait ça pour blaguer, pour affirmer son côté féministe ; à la maison, les tâches ménagères étaient partagées selon un planning affiché sur la porte du frigo. Mais un jour, beaucoup plus tard, alors qu’elle était venue à la maison après ma première fausse couche, j’étais allongée sur le canapé, elle regardait le soleil descendre sur la campagne et elle m’a raconté son histoire « Il est temps pour toi de connaître certaines choses. » Mes parents avaient essayé durant des années d’avoir un enfant, mais cela ne donnait rien. Ma mère avait perdu plusieurs fois le fœtus après quelques semaines. Ils avaient consulté des médecins et suivi des protocoles sans succès. A force de temps passé, les chances s’amenuisaient. Une fois, une seule fois, la vie s’est accrochée en elle. C’était moi, la fille de lune comme elle m’appelait étant petite. J’étais née à minuit, un soir de pleine lune. Maman disait qu’on voyait sa lumière à travers les fenêtres de la clinique. Fille unique, seule rescapée des frères de sang. J’ai compris ce soir-là, pourquoi elle employait cette expression « sang des braves » pendant les semaines de lune, comme une fierté d’être femme, mère insolente et fille de joie. Elle était ma mère et j’étais la fille.

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