La petit fille en robe à pois

Sur la pelouse à la lisière du chemin de gravier se trouve une petite fille. Elle est assise dans l’herbe, ses pieds nus avec lesquels elle joue. A côté, ses sandales trônent abandonnées. Elle détone dans ce décor avec sa robe noire à pois blancs et sa coiffure à frange bien peignée. Comme si elle avait été pressée de s’échapper du carcan de la bienséance après une visite guindée. Oublier de bien se tenir pour aller courir dans l’herbe dans sa robe du dimanche. Retrouver sa vraie nature après le déguisement. Elle regarde bien droit devant avec sa petite tête brune au milieu du cadre. Qu’est-ce qui peut attirer son attention ainsi ? Un autre enfant, un adulte ?

Je connais le contexte de cette photo mais je n’ai pas la réponse. Cette petite fille c’est moi à 2 ans lors du baptême de mon frère. Je le sais parce qu’on me l’a raconté et non parce que je m’en souviens. Comme pour beaucoup des situations de mon enfance qui ne sont pas des souvenirs mais des récits intégrés au plus profond de mon esprit ou des pages feuilletées dans un album photo. Et pourtant, je me souviens de la maison dans le dos du photographe. Notre première maison en famille à quatre. Je me souviens de cette coupe de cheveux. Carré à frange qui arrive juste sous les oreilles. Emblématique d’une époque et de mon aversion pour les franges. Je me souviens de cette robe noire à pois blancs. Celle qui est restée accrochée dans une armoire, oubliée de tous. Accrochée à un cintre comme on s’accroche au passé. Vestige d’une enfance qui s’éloigne, vestige d’une enfant qui grandit. Mais surtout je me souviens de cette petite fille par bribe. Et je l’imagine. J’imagine bien cette petite fille courir dans l’herbe aussitôt sortie de la voiture après 1h à l’église pour quelque chose qu’elle ne comprend pas. Je l’imagine bien jeter ses sandales et faire fit de cette robe qui l’encombre. J’imagine bien le nombre de tâches à la fin de la journée après avoir couru, sauté, grimpé aux arbres, joué dans la terre. Ce sont ces souvenirs qui prennent le plus de place dans mon enfance. Les cabanes dans les arbres ou dans le salon. Les gâteaux de boue. Les roulades dans l’herbe. Les baignades les fesse dans une bassine à défaut de piscine. Les heures passées sur la balançoire. Le jardin à planter et récolter. Les milliers d’histoires à se raconter et à inventer. Quand un bâton devient une épée. Un arbre devient un donjon. Le sol devient lave. Et que l’imagination prend le pas sur la réalité. Parfois, je me sens comme cette petite fille engoncée dans ma tenue du dimanche quand je n’ai qu’une envie c’est d’aller courir pieds nus les cheveux au vent. Je crois que c’est pour cette raison que je garde cette photo à côté de mon bureau. Pour ne pas l’oublier cette petite fille libre qui jouait dans l’herbe sans se soucier du reste. Pour ne pas oublier que même dans mon costume, je peux être moi-même.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.