Le mouvement de l’insulte

Le ton est monté si vite qu’elle n’a pas eu le temps de contrôler sa voix. Elle s’était pourtant promis de prendre du recul et de ne plus se laisser bouffer par le stress. Replacer les choses dans leur contexte, prendre de la hauteur, lâcher prise, toutes ces expressions utilisées ad nauseam dans les livres de développement personnel.

Après trois mois de télétravail sous pression constante, à finir à 23 heures pour terminer les projets faute de connexion viable, elle était épuisée. Elle n’avait pas vu passer l’été et ses dernières vacances étaient loin. Elle avait hâte de revoir ses collègues, de pouvoir rire avec d’autres humains, quelques minutes par jour. Prendre son mal en patience. Encore une expression foireuse pour culpabiliser les défaitistes. Tout le monde sait que la patience a ses limites.

Les premiers jours de retour au bureau sont idylliques. Malgré le masque en permanence, on s’émerveille de la rapidité d’Internet, de la largeur des écrans, de retrouver ses collègues chéris. Et puis, très vite, on étouffe. Le masque empêche l’oxygénation du cerveau. Elle se dit qu’elle va perdre 50 % de ses capacités intellectuelles avant la fin de l’année. Pour certains dont le cerveau est déjà en sous-régime, ça s’annonce dramatique.

Elle se dit que le masque reste un moindre mal après les trois mois cauchemardesques qu’elle a passé. Alors, quand sa chef lui fait une remarque parce qu’elle a pris une pause de cinq minutes sur la terrasse, son sang ne fait qu’un tour. Elle voit se dessiner le mouvement de l’insulte au ralenti. Comme une tasse pleine qui lui échappe, une voiture qui lui fonce dessus plein phares, le drame imminent qu’elle n’a pas le temps de contenir.

L’insulte sonne son adversaire. Elle n’est pas habituée à ce qu’on lui réponde. Sa position hiérarchique l’a jusqu’ici préservée de la parole de l’autre. Et comme la chef se tait, l’insulte devient logorrhée. Elle s’est dissociée d’elle-même. Elle regarde la marée boueuse sortir de sa bouche avec détachement, soulagement presque. Il est temps de faire le vide, se décharger de cette masse. Ses iris sont dilatés comme si elle était sous emprise. En réalité, elle n’a jamais vu si clair. Sa vision déployée devient clairvoyance.

Elle a fini de parler. Elle se sent vidée mais apaisée. Sa chef est bouche-bée sous son masque, elle aspire à grandes goulées, comme quelqu’un qui s’étouffe dans un sac plastique. Dans le silence de l’open-space, celle qui a osé l’ouvrir ramasse ses affaires. Personne ne la défend. Les autres sont trop contents d’avoir trouvé l’intrus. Rassurés, muselés, muets. La densité du silence emplit toute la pièce.

(13/09/2020)

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