Les cartes du bucheron

Salle enfumée, lumière glauque. Des joueurs à une table, cigares au bec et verres de whisky à la main. L’un deux se lève, furieux, deux cartes dans la main. Deux cartes identiques. Il les déchire. La chaise claque au sol. Les cartes déchirées tourbillonnent un moment dans l’air pour finir au sol, oubliées. Les mains se portent à la ceinture sur les pistolets. Juste au-dessus, frôler. Juste comme un avertissement. Pas encore une menace. Puis une voix rauque qui résonne dans toute la salle.

« Joe, laisse tomber. Tu sais bien que Luc triche toujours. »

Le patron s’approche de son pas lourd. Ses épaules passe à peine les portes et il pourrait broyer une main avec les siennes. Tous se taisent et attendent. Le pianiste ralentit la cadence. Les bruites deviennent feutrés. On entende surtout les pas sourd du patron. Sa grosse main se pose sur l’épaule de Joe.

« Alors c’était quelle carte cette fois-ci.

– Un trois de carreaux, répond timidement Joe. »

Le rire tonitruant du patron emplit alors tout l’espace. Il en ferait presque trembler les verres de whisky sur la table. De sa main toujours sur l’épaule de l’autre, il le force gentiment à se rasseoir.

« Luc, vraiment un trois. Tu espérais tricher quoi avec un trois. Tu crois qu’on joue à quoi ici. »

Luc se recroqueville sur sa chaise. A nouveau tout le monde attend, retient son souffle. Le patron fait un signe à une des serveuses puis sort un jeu de carte d’une de ses poches. Il le lance sur la table.

« Voilà comme cela pas de problème de triche. Et la maison vous offre la prochaine tournée. »

La salle reprend son souffle et tout le monde reprend ses activités. La serveuse ressert les verres à moitié vide. Les cartes sont redistribuées et la situation maitrisée avec succès. Ici, ce n’est pas le poker qui échauffe les esprits mais le tarot. C’est le club le plus réputé de la ville été les amateurs s’y retrouvent régulièrement. Le patron sait s’occuper des problème d’une main de maitre. Un peu de spectacle mais pas trop. Un peu voir beaucoup d’alcool. Et alors les langues et les portefeuilles se délient. Au petit matin les clients ressortent en marchant sous la houle, et bien plus léger que le soir. Mais ce n’est pas encore le petit matin, c’est même le cœur de la nuit. Celle-ci s’annonce fructueuse. Le club est rempli, les parties s’enchainent et les commandes affluent. Il marche jusqu’au bar puis rejoint son bureau qui surplombe la salle. Le nuage de fumée qui englobe toute la salle pourrait presque l’empêcher de voir sa clientèle mais il y est habitué. Il n’était pas destiné à tenir un club de tarot prestigieux. On l’aurait plus vu au milieu des bois à couper du bois dans une chemise à carreaux. Mais cela qui lui a permis de se faire une place en or. Personne ne l’attendait là où il allait. Et il est bien loin d’être bête. Aujourd’hui encore, il en joue pour mener son entreprise. Sa carrure dissuade les bagarres et autres perturbations et elle lui permet de se faire sous-estimé. Ou en tout cas que l’on sous-estime son intellect. Ce qui est une grave erreur.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.