Prise de vue

En pleine journée, la nuit tombe. La lune cache le soleil. Au loin, la Tour Eiffel trône et affiche un décompte : celui de la fin du monde ? Des volutes de cigarette se sont invitées. Elles jouent à être de petits nuages éphémères. Sur le toit de l’immeuble, vide de monde et pourtant plein de monde derrière l’objectif, le temps s’est arrêté, le jour a laissé place à la nuit pendant quelques minutes au milieu de l’après-midi. Le gravier sur le toit plat en profite pour récupérer un peu de fraîcheur.

La photo montre un instant figé, on appelait même cela un instantané avant. Un instant, un moment, un arrêt sur image, une pause, une pose.
Et pourtant, quand les photos défilent, on se rappelle pourquoi cette photo, ce qui s’est passé avant, ce qui s’est passé après, l’ambiance, le lieu, les gens avec qui on était même si tout cela ne se voit pas sur la photo.
Et puis, ça ne fait plaisir qu’à soi de revoir ces photos. Elles nous surprennent, on s’en souvenait ou on ne s’en souvenait pas du tout. On s’y trouve beaux ou on ne s’y trouve pas.
Quand on veut les montrer à quelqu’un, la personne ne comprend pas. Elle n’a pas l’histoire de la photo. Elle n’a que cet arrêt qui ne lui dit rien. Alors la personne sourit, est polie, mais au fond, s’en carre l’oignon. Il ne faut pas lui en vouloir parce que, quand elle nous montre ses photos, on a la même sensation.
Alors pourquoi continue-t-on à prendre des photos, à vouloir les montrer autour de soi ? On aimerait peut-être partager l’émotion de ce moment avec la personne qui les regarde. Mais voilà, elle n’était pas là et on ne vit pas les émotions par procuration.
Comment explique-t-on alors qu’on puisse être touché par une expo photo ? C’est de l’art, dira-t-on, alors que nos photos ne sont que des souvenirs perso.
C’est beau une photo, ça pose question, surtout lorsqu’il s’agit d’une photo de mariage à l’abandon, sur le trottoir d’une brocante. Qui sont ces gens ? C’est une question que l’on se pose pour des photos que l’on a soi-même prises. Des gens du passé dont on ne se souvient pas, ni leur nom, ni le moment. Des gens qui pourtant à un moment ont dû compter dans nos vies pour qu’on ait envie de saisir l’instant et l’immortaliser.
Je n’aime pas être prise en photo. Je ne reste pas dans un instant passé, je suis là aujourd’hui et maintenant. Et dans quelques instants, je ne serai déjà plus la même personne. Alors pourquoi figer un instant qui n’existera plus. Les belles photos de mariage où tout est beau et sourire. Les photos de paysage où l’herbe repoussera encore plus vive. Un encart publicitaire.
Prenons une photo où tout le monde est beau et heureux, même si, dans la vie, la simultanéité n’est pas possible.
Prenons une photo où dans nos yeux, parfois rouges à cause du flash, on devine le désarroi derrière un sourire de façade.
Prenons une photo qui jaunira au fond d’une boîte dans le grenier.
Prenons une photo, à quoi bon ?

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.