Quelques mètres les séparent

Quelques mètres les séparent, il sort prendre son café sur l’échafaudage resté désert. Son bleu de travail est taché de peinture blanche, il a défait les boutons du haut laissant entrevoir son marcel blanc immaculé sur sa peau mate. Elle bronze en maillot assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre de bonne. Les rayons du soleil printanier caressent sa peau diaphane. Elle a chaussé des lunettes de soleil et lit, plutôt fait semblant de lire.
Elle l’observe à travers ses verres teintés. Elle rentre son ventre, bombe le torse et balance ses cheveux dans son dos. Elle découpe ses gestes en y mettant de la douceur, de la lenteur et de la sensualité.
La façade lisse blanc cassé lui renvoie le soleil. Il plonge ses yeux dans son café noir pour y voir un peu plus clair. Il a chaud. Il profite de sa pause. Il ne sait pas si les autres vont arriver. Ils ont pris du retard sur le chantier mais lui vient chaque matin, son café à la main et attend qu’elle ouvre sa fenêtre. Elle ne l’ouvre jamais à la même heure.
Il avait aimé la voir les cheveux ébouriffés, le visage encore froissé avec la trace des draps sur ses pommettes saillantes. Il l’avait vue méditer, prendre son thé, lire, s’occuper en somme. Comment pouvait-elle s’appeler ? Luna, il l’avait baptisée Luna.
Luna grelotte en maillot de bain. On n’est qu’en avril et son envie d’été l’a submergée. Son regard se promène chaque matin loin devant quand elle ouvre la fenêtre. Elle aime la couleur du ciel, changeante et délicate, couleur paille parfois, couleur cerise d’autres fois. Elle invente sa journée en fonction de la couleur du ciel.
Un matin, encore engourdie et à moitié endormie, elle l’avait vu, une tasse de café à la main. Il touillait, touillait, sans boire, le regard perdu au loin. Il avait retroussé ses manches et elle avait aimé sa couleur sableuse, dorée. Comment pouvait-il s’appeler ? Solal, avait-elle pensé, Solal, ça lui va bien.
Leurs regards se sont croisés, ils se sont souris, timidement, pris en flagrant délit de rêverie. Une mésange se pose sur la branche de l’arbre qui commence à bourgeonner. Comme un caméléon, on ne la voit pas tout de suite, on l’entend chanter, rire des caresses que lui font les jeunes feuilles vertes. D’un battement d’ailes musical, la mésange s’envole. Elle reviendra sûrement demain pour les saluer : Le soleil et la lune. La douceur et le rêve.

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7 réponses à Quelques mètres les séparent

  1. Emmanuelle P dit :

    La suite ! La suite ! La suite ! C’est beau, poétique, romantique. Merci Marija.

  2. MicheleM dit :

    La suite…ou peut-être les suites…As-tu pensé à re-écouter la chanson de Charles Trénet?
    Merci Marija !

    • Marija dit :

      Merci Michèle.
      Je ne connais pas bien Charles Trénet. J’ai regardé sa discographie et j’imagine donc que tu parles de la chanson « Le soleil et la lune ». J’ai lu les paroles qui rappellent aussi notre actualité. Voici le dernier couplet de cette chanson qui me fait penser que la suite de l’histoire sera belle 🙂 :
      « Le bonheur est un astre volage
      Qui s’enfuit à l’appel de bien des rendez-vous
      Il s’efface il se meurt devant nous
      Quand on croit qu’il est loin il est là tout près de vous
      Il voyage il voyage il voyage
      Puis il part il revient il s’en va n’importe où
      Cherchez-le il est un peu partout… »

  3. Sylvie W dit :

    C’est beau ces évocations à peine effleurées: rien n’est dit et tout est dit, ou plutôt, on peut imaginer ce qui se dit. Cela laisse libre cours à chacun de s’inventer l’avant, la suite. C’est pourtant bien visuel et cela m’a donné par instant l’impression de regarder un film. Bravo!

  4. Sylvie W dit :

    C’est beau ces évocations à peine effleurées: rien n’est dit et tout est dit, ou plutôt, on peut imaginer ce qui se dit pendant cette rencontre imaginairement réelle! Cela laisse libre cours à chacun de s’inventer l’avant, la suite. C’est pourtant bien visuel et cela m’a donné par instants, l’impression de regarder un film. Bravo!

  5. Marija dit :

    Merci Sylvie pour ton commentaire sur ce texte.
    Ton commentaire est tellement bien écrit que ma réponse me paraît sans relief.
    En tout cas merci et j’espère avoir ouvert la porte de ton imaginaire.

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