Une rencontre

Cela fait plusieurs jours déjà qu’il l’aperçoit dans l’immeuble d’en face. Il la suit tout au long de la journée. Il est rentré dans son intimité sans intention ni effraction. Depuis qu’il n’est plus autorisé à sortir de chez lui, il regarde souvent par la fenêtre et s’est tout naturellement que ce signe de vie, cette présence mitoyenne à attirer son regard.

Pas difficile de connaître ses habitudes, elle loge dans une chambre si petite sous les toits de zinc qu’elle en fait le tour en quelques pas. Sa fenêtre mansardée est en plein soleil à l’heure du café, alors que lui est à l’ombre et cherche la lumière avidement.

Sa chance à lui ce sont les échafaudages dressés quelques jours avant le grand bouleversement et aussitôt abandonnés des ouvriers quand l’interdiction de sortir est tombée. Étonnamment il est le seul à oser s’y engager. Le premier jour, il a juste posé un pied sur la coursive métallique pour respirer l’air frais. En face, une façade lisse blanc-cassé lui renvoyait le soleil. Une rambarde discrète de couleur bleu Majorelle lui rappelait la Casbah marocaine, lointains souvenirs d’enfance quand il allait passer quelques semaines chez sa grand-mère, l’été.

De son regard explorateur, il a voyagé chaque fois plus loin dans les immeubles voisins, et c’est ainsi qu’il a découvert cette fenêtre sous les toits.  Accroché à une balustrade, un bac à fleurs d’où quelques jeunes pousses printanières émergent, a fait surgir l’image des sous-bois à l’arrivée du printemps. Lui est revenue l’odeur mêlée de l’humus et des premières violettes sauvages. Il a fermé les yeux.

Quand il les a ré-ouvert, la jeune fille était là assise à sa fenêtre et lisait. Ses cheveux noirs, son pull rouge tranchaient sur la façade blanchie par le soleil. Cette note de vie dans le paysage silencieux et minéral s’offrait à lui.

C’est ainsi qu’il a commencé à guetter ses apparitions, avide de retrouver quotidiennement cette présence humaine. Trop loin pour lui parler vraiment, il n’en était pas moins attaché à ces rendez-vous secrets qu’il attendait avec un plaisir grandissant. Elle ne levait jamais les yeux. Il le regrettait mais n’osait pas faire un geste de peur de la déranger.

Ainsi ont passé les jours jusqu’à ce dimanche où il décide d’avancer plus loin sur l’échafaudage pour atteindre un minuscule liseré de soleil au bout de la passerelle. Son café à la main, il progresse prudemment. Arrivé au bout, il découvre la jeune fille qui bronze en maillot de bain assise sur le rebord de sa fenêtre. Le visage tourné vers le soleil elle sourit, les yeux fermés. Au-dessus d’elle, l’antenne solidement accrochée au toit vibre sous une brise légère. Il attend, confiant qu’aujourd’hui ils se parleront.

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