Le départ

Non, ça, elle ne l’entend pas. Elle tourne son visage vers la fenêtre, comme si la lumière allait lui redonner le souffle. Elle regarde loin, le plus loin possible. Tout, mais pas ça. Elle attend qu’il quitte la pièce.
Il en avait parlé, bien sûr, mais elle s’était persuadée qu’il ne le ferait pas. Pas maintenant. Si tard dans leur vie, pourquoi ? Ils pouvaient bien rester comme ça, non ? Après toutes ces années, qu’est-ce qu’ils allaient devenir ? Les choses n’allaient pas changer, jamais. Ils avaient survécu à tellement de choses. Après le petit, ils s’étaient éloignés, c’est vrai, mais c’était juste pour continuer de respirer, pas pour se séparer. Et ils ne s’étaient pas séparés, alors. Ils étaient seulement devenus plus silencieux, plus distants. Pas trop de peau. Pas trop près. Ça restait entre eux, mais ce n’était pas ce qu’on pourrait appeler un obstacle, non. C’était quelque chose qui resterait toujours entre eux, quelque chose d’infranchissable, comme une gêne à la dent. On n’oublie pas ; on vit avec. Ça avait pris cette forme, la disparition de l’enfant. Et la chambre était restée fermée.
Il y avait le ciel et son grand mystère. Pas d’église, non, mais un petit doute. Qu’est-ce qu’il y avait après ? Quand la vie finit, qu’on est sous terre ou parti en cendre, rendu à la terre. Alors elle interrogeait la nuit, sans rien en dire, à lui. Le poids alors se modifiait et, songeuse, elle retournait le matin à la vraie vie, le petit déjeuner dans la cuisine, l’après-midi au salon, les poissons rouges dans l’eau qu’elle changeait chaque jour pour que les poissons nagent dans une eau bien propre, bien claire. Voilà. Voilà comment ça se passait. Et l’été, ils partaient à la mer, et c’était bon cette trêve. Ils se parlaient un peu plus, contents de regarder les bateaux, d’aller à la rencontre des pêcheurs le soir sur le port. Vivifiés par le grand air. Par le surplus de lumière. Tout ça pour ça. La rue vide à 13h25, deux artichauts à faire cuire. Ce serait ça sa vie ? Un grand vide s’ouvrait devant elle. Un grand silence. Il était parti et ça n’avait pas été un coup de canon, juste une porte qui se ferme sur la désolation.

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