Le lion, l’araignée et le coronavirus

Pas de bruit, le cirque se repose : c’est jour de relâche. Dans leur cage, les animaux somnolent, dans leurs roulottes les artistes prennent du temps pour eux – enfin presque, le cirque ne se repose jamais complètement, certains entrainements continuent, nourrir et soigner les animaux sont également des activités nécessaires les jours de repos.

Autour du chapiteau sont installées les roulottes des artistes et les cages de la ménagerie : lions, tigres, éléphants, otaries. Tous ces animaux se côtoient mais n’ont pas vraiment de lien en dehors de la représentation. Tous les soirs, un spectacle est donné au public qui vit intensément ce moment magique. Il retient son souffle avec l’acrobate, hurle de rire avec le clown, applaudit les jongleurs, frémit avec les animaux et est émerveillé par le magicien.

Dans sa cage, un lion rêve. Il se trouve à l’étroit dans cet endroit. Bien qu’il soit né en captivité, il rêve de savane, de hautes herbes qui ondulent poussées par le vent. Cette cage est son chez lui, mais il sent au plus profond de lui-même que ce n’est pas son histoire. Est-ce-que les autres animaux de la ménagerie sont comme lui, mélancolique ? Il aurait voulu avoir un ami ou une amie, la solitude lui pèse.

Depuis plusieurs jours une araignée tisse sa toile entre les barreaux de sa cage. Une très jolie toile. Certains matins décorée de perles de rosée, la toile brille dans les rayons du soleil. Un jour il a osé lui adresser la parole, la féliciter pour ce travail chaque jour recommencé. Au début elle s’est méfiée. Cette grosse bête pouvait d’un coup de pate ou un coup de queue la faire passer de vie à trépas. Puis elle s’est habituée à ces compliments chaque jour renouvelés. Petit à petit une conversation s’est installée. Enfin, au début, juste un échange.

Elle c’est Aglaé, lui c’est Brutus. Cela ne lui correspond pas du tout, il est la gentillesse même. Il lui a parlé de ses rêves de savane. Est-ce-qu’il sait que les lions sont les rois des animaux, lui dit-elle ? Mais alors que s’était-il passé pour finir dans cette cage étroite, que s’était-il passé pour que tous les soirs il fasse un numéro ponctué par le claquement du fouet l’obligeant à sauter ou à tourner en rond avec ses congénères ? Les applaudissements du public n’affolent plus son cœur. Dès le numéro fini, il rejoint sa cage le cœur serré. Jusqu’à ce jour il tient le coup et exécute son numéro correctement – même avec grâce. Ensuite il attend avec impatience la visite d’Aglaé.

Aglaé sait très bien tisser mais elle a un autre talent, elle sait lire : mais oui ! Quand elle n’est pas dans la cage du lion, elle s’installe dans la bibliothèque du directeur Par ses récits elle fait découvrir le monde à notre lion. Elle lui décrit l’Afrique et ses étendues peuplées d’animaux qu’il ne connait pas. Les girafes ne font pas partie de la ménagerie, les rhinocéros et les hippopotames non plus. Brutus rêve de plus en plus, il voudrait une autre vie, celle qu’il a lui devient insupportable.

Aglaé se rend compte que son ami devient de plus en sombre et se sent responsable de la détresse de Brutus. Elle délaisse les récits de voyage et se tourne vers la poésie. Rien n’y fait, notre lion franchit une nouvelle étape et refuse toute nourriture. Le cirque est en émoi, chacun vient le visiter, lui adresser des paroles chaleureuses, le caresser. Son soigneur dort à coté de sa cage pensant l’apaiser en vain. Toutes ces visites désorganisent les relations de Brutus et d’Aglaé. Trop de monde autour de la cage.

Notre lectrice toujours à l’affut découvre un article dans le journal local qui décrit les ménageries comme des endroits où les animaux sont maltraités. Pas uniquement notre petit cirque –non- tous les cirques. Les associations militantes demandent l’interdiction des ménageries. Croyant aider son ami, elle lui lit l’article. Non seulement le lion ne retrouve pas l’appétit mais une question supplémentaire vient le perturber : s’il n’y a plus de ménagerie que deviendront tous les animaux du cirque ?

Elle est sympa Aglaé, elle essaye d’imaginer des solutions, mais ce n’est qu’une petite araignée avec des solutions petites comme une araignée. De plus Brutus commence à la détester car elle est libre d’aller et venir comme bon lui semble. Elle ignore la vie en confinement dans cette cage minuscule.

La solution viendra, mais pas comme l’avaient imaginé les deux amis. Il a suffit d’un petit virus très contagieux pour que les populations du monde entier soient malades, que les gouvernements décident un confinement total et mondial et que notre lion retrouve sa liberté. Certes une liberté surveillée, mais une liberté quand même.

Voilà déjà trois mois que le cirque est coincé. Interdiction de bouger de la pelouse où il s’est installé : confinement oblige !

Les autorités poussées par les associations décident de démanteler les ménageries. Les animaux seront dispersés dans des zoos à travers toute la France. C’est comme cela que Brutus s’est retrouvé dans un enclos assez grand avec d’autres. Il est devenu une curiosité pour ses congénères, il raconte le cirque, les récits de voyages, Aglaé son amie.

Mais au fait Aglaé, vous ne savez pas ? Elle n’a pas suivi son ami. La bibliothèque lui aurait trop manqué. Elle a continué ses lectures jusqu’au jour où un accident … La pauvre, elle a été écrasée entre les pages des Fables de la Fontaine !

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