Les chaussettes et moi

C’était peut-être les lumières de noël qui avaient fait ça, parce qu’habituellement je n’aurais pas accepté. Je détestais les femmes qui gardaient leurs chaussettes au lit, pour dormir, même si bien sûr je sais que c’est parce qu’elles ont froid, mais encore pire, pour faire l’amour. Rien de plus horrible qu’une femme en chaussettes remontées jusqu’aux chevilles pendant qu’on se caresse, que nos corps s’enlacent et que malencontreusement, je touche sa chaussette dans le feu de l’action où je prendrais sa jambe avec ma main. Et pourtant, c’est bien ce qui c’était passé. Virginie était arrivée dans la chambre après que tout le monde était allé se coucher, avec une veste en laine qu’elle avait laissé tomber dès la porte fermée. Elle s’était avancée nue, enfin, en chaussettes vers le lit.

Etait-ce parce que j’avais trop bu de champagne ? Non je ne crois pas. Je ne savais pas, au moment où elle s’était approchée du lit si elle allait seulement être comme une fleur de cactus qui dure une journée, ou si elle allait tracer avec moi un bout de chemin. J’aurais aimé savoir, pour éviter toutes ces questions « j’y vais » ou « j’y vais pas ». Mais on ne peut pas lire l’avenir juste en regardant deux chaussettes se déplacer vers le lit.

Le lendemain matin, jour de noël, à l’heure des comptes, celle où on peut partir en douce ou rester manger les croissants. J’ai senti ses pieds cotonneux se frotter contre mes jambes. Sensation dégoutante. J’ai faillé regretter de ne pas être parti en douce de mon propre lit, mais j’ai tenu bon. Cela faisait 3 semaines que Thomas, mon meilleur ami, m’avait présenté Virginie en disant qu’elle venait à Noël avec nous chez sa mère. Thomas était allé la chercher à la gare de La Rochelle. Alors qu’elle était avec moi dans le lit, simplement  vêtue de chaussettes, je ne pouvais pas faire le difficile. « Le temps passe plus rapidement si on pense à quelque chose de bien. » disait Thomas quand il s’ennuyait en cours.

J’ai fini par me lever alors que Virginie dormait encore. De toute façon, je ne savais pas si on pouvait apparaître ensemble devant les autres. Je me suis habillé dans le noir et j’ai rejoint la cuisine de la maison de la mère de Thomas, Chantal. Une grande maison bourgeoise sur l’ile de ré qu’elle habite toute seule depuis la séparation. Une maison magnifique. Chantal était en train de sortir une brioche du four. Elle m’a salué en disant, regarde la brioche qu’on a faite hier soir, la pâte a bien levé. » J’ai répondu « oui, elle est très belle en effet. » Je connaissais Chantal depuis longtemps. J’étais vaguement amoureux d’elle. Une belle femme seule dans une maison sur l’ile de ré, ça me faisait fantasmer. Un jour elle m’avait dit « Ce que j’aime ici, c’est marcher dans la lumière, et c’est tout. » Cela m’avait marqué, intrigué même. Elle m’a proposé un café que j’ai accepté. Je me suis avancé avec ma tasse vers la salle à manger. Thomas et Céline étaient en pleine discussion sur la sérendipité. Thomas était en école d’ingénieur, elle en master de biologie et affirmait « Ce concept est vraiment crucial pour la recherche… » Thomas préférait plutôt défendre le fait que le hasard n’existait pas, seulement le raisonnement, à la rigueur, l’intuition qui venait de l’intelligence du chercheur. J’ai reculé prudemment pour échapper à cette discussion bien trop perchée pour un matin de noël. Je suis retourné pour prendre un morceau de brioche, chaud, bien trop chaud pour être mangé. Mais je pouvais attendre avec mon morceau dans mon assiette, pour trouver quelques arguments sur le hasard des découvertes. Est-ce que ça marche comme argument que la femme que vous essayiez de draguer depuis trois semaines porte des chaussettes au lit ? On est loin de la découverte scientifique, mais en tout cas c’était une découverte déstabilisante pour moi. La mère de Thomas s’est approchée de la baie vitrée « Il va faire beau aujourd’hui, vous devriez aller faire du vélo. » Pendant un instant je me suis demandé si Chantal portait aussi des chaussettes au lit.

J’ai mangé ma brioche en regardant dehors, essayant d’oublier cette hostilité contrastée qu’il y avait en moi, d’un côté la couleur de peau pain d’épice de Virginie, de l’autre les chaussettes blanches. Thomas est arrivé derrière moi et m’a dit « Allez viens on va sortir les vélos et les préparer. » On sorti dans le jardin. Thomas a ouvert la cabane et j’ai porté un vélo dehors. On a remis les chaines sur les plateaux, regonflé les pneus et enlevé les toiles d’araignées. Les quatre vélos ont retrouvé leur couleur d’été. Les filles sont arrivées de la maison et Céline a demandé «  Où allons nous ? » Thomas a décidé « A Trousse-chemise. » Il a distribué les vélos. Thomas est parti suivi par Céline. Virginie m’a effleuré le bras de ses doigts et a rattrapé les deux autres. J’ai enfourché mon vélo, Chantal est arrivée avec un châle sur les épaules et m’a donné un sac à dos. « J’ai mis de l’eau, on sait jamais. Thomas n’y pense jamais. » Je l’ai remercié et j’ai dit « A tout à l’heure. »

Nous roulions sur la piste cyclable entre la Couarde et Saint Clément des baleines au soleil d’hiver. Thomas et Céline étaient devant, je chevauchais à côté de Virginie. J’avais l’impression que tout allait mieux, comme si le vent avait soufflé les questions, comme si on avait enlevé la petite chenille verte d’une jeune pousse. Alors j’ai appuyé sur les pédales. Le soleil brillait, les vélos grinçaient, tout était blanc de lumière dans les marais salants. Tout était beau et pour une fois, j’aimais noël.

Nous sommes arrivés près de la plage de Trousse chemise. Il fallait encore suivre le sentier sous les arbres. Nous avons attachés les vélos et nous avons continué à pieds. Thomas et Céline étaient encore en discussion sur la structure moléculaire des cristaux de sel, cette fois-ci. Ils n’ont pas remarque que Virginie m’avait pris la main pendant qu’on marchait. Sur la plage, on a couru, on s’est assis pour regarder la mer verte et bleue, la mer d’hiver. J’ai ramassé un petit caillou troué. J’ai sorti la bouteille d’eau du sac. Tout le monde en a profité.

Au retour, Thomas et moi nous roulions ensemble. A chaque fois que nous allions à Trousse chemise, Thomas ne pouvait s’empêcher de chanter « Dans le petit bois de Trousse chemise, on fait des bêtises, souviens toi nous deux… » Nous y étions allés un grand nombre de fois avec des copines quand on venait en vacances. Il s’est tourné vers moi et a dit :

–Toi, tu n’as pas la tête des jours d’avant

–Quoi, ça veut dire quoi la tête des jours d’avant ?

–Tu as quelque chose de changer dans le regard. Comme si tu avais pris une chataigne.

–Oui, c’est un peu ça.

–Alors l’oiseau s’est posé a-t-il dit d’une voix métallique. C’était une sorte de code entre nous.

–Oui (j’ai pensé, l’oiseau s’est posé avec des chaussettes.)

–Alors je suis content pour toi .Elle est vraiment sympa Virginie.

–J’espère que ça ira. J’ai un peu peur que ça ne se passe pas bien.

–Parfois on répète la même histoire, parfois on change, c’est à toi de voir.

Il est comme ça Thomas, avec ses proverbes de grand-mère. Nous sommes revenus jusqu’à la maison, ivre de vent et de soleil mais tous heureux de notre escapade. La mère de Thomas était  assise sur la terrasse. Je l’ai aidé à sortir des assiettes et les plats, poissons fumés, crevettes. Puis elle a fait réchauffer de la purée et des petits amuse-gueules. Thomas est allé chercher du champagne pendant que les filles étaient parties se changer. Nous avons déjeuné tous ensemble dans la bonne humeur. Finalement après notre promenade nous étions affamés.

Je me souviens de ces quelques jours où mon esprit, récalcitrant à plonger dans une histoire d’amour offerte, a cédé, s’est laissé aller. Je me souviens que nous sommes repartis quelques jours après noël avec Virginie, en voiture. Je me souviens de mon cœur comme des chatons ronronnant, ce qui ne m’était jamais arrivé. Je me souviens des belles choses que nous avons partagées et du plongeon dans la béatitude douce et passionnée.

Nous ne nous sommes pas séparés, deux ans plus tard, à cause des chaussettes. Je crois que j’ai accepté d’abord les chaussettes de laine que Virginie portaient l’hiver dans l’appartement, puis les socquettes, les chaussettes hautes dans le lit et même les paires dépareillées qu’elle portait en disant « de tout façon, la nuit, on ne voit pas qu’elles sont dépareillées. » Non, on s’est séparé à cause des silences qui se sont installés, de ses désirs de mers des caraïbes, plutôt que l’océan atlantique, de ses désirs d’ailleurs. Alors, à quoi bon courir après les feuilles tombées comme dirait Thomas. Je n’ai pas cherché à la retenir. Elle est partie. Nous avions vécu nos plus beaux moments. Il vaut mieux écrire quelque chose de court mais qui marque plutôt qu’une histoire si vague qu’on ne se souvient même pas des petits cailloux qu’on avait ramassés.

A propos Julien V

Dans l'écriture, il y a une échappatoire à la réalité. Passionné de nouvelles, lecteur de nouvelles du monde entier, j'aime écrire les quotidiens, les petits détails, les fêlures des personnages. Vous retrouverez des nouvelles gagnantes de concours, publiées dans des revues ou coup de coeur sur mon blog d'écriture : www.herissontapageur.net Vous pouvez bientôt retrouver une de mes nouvelles  intitulé "Emma" dans la revue "L'allume feu" qui  paraîtra au mois de juin.
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