Règlement de compte

Le soleil brille. C’est ce que Nour voit. C’est la seule chose qu’elle laisse effleurer sa conscience. Elle sait qu’elle va devoir retourner affronter les conséquences de ses actes. Qu’elle ne peut pas rester là indéfiniment. Mais le soleil brille, l’eau est calme et apaisante. Les poissons l’encerclent, se posent sur elle et repartent. Je veux faire comme si le temps était suspendu. Comme si rien n’existait en dehors de cet espace. Pourtant, sans cesse, son cerveau lui rappelle que ce n’est pas le cas. Que tout le monde va s’inquiéter. Que loin dans la ville les conseils de guerre s’enchainent. Qu’encore plus loin dans l’espace immense l’ennemi approche. Nour laisse glisser son regard sur ce qui l’entoure. Les immenses algues rouges et oranges ondulent dans l’eau bleu fluo. Les rochers jaunes cachent la civilisation. Le vert des Verafins se découpent dans le paysage. Ses pensées devraient être chaotiques mais au milieu du calme de l’océan, elles passent et s’en vont. Le mystère de la nature, ce pouvoir d’apaisement. Elle, plus habituée aux couleurs grises et froides des vaisseaux spatiaux, n’en avait jamais fait l’expérience. Apparemment, les dernières semaines sur Neptunia ont changé cela. Nour s’accorde encore un peu de temps pour arranger ses pensées avant d’y retourner. Encore un peu de temps pour apprécier le silence des fonds marins.

Au milieu de la ville en haut de la Tour Royale, chacun se regarde et attend. Attend celui qui va oser briser l’atmosphère pesante. Les mots de l’humaine résonne encore dans l’espace vide qu’elle occupait. Le regard de Janaïs n’est plus durement tourné vers Yevica mais plein de regrets vers la sortir de la salle. Aucun ne s’est vraiment rendu compte que celle-ci s’était remplie d’eau. Le silence dure. Il s’étire et s’agrippe à chaque personne présente. El lance un regard à sa femme. Il sait ce qu’il faudrait dire. Ce qu’il voudrait dire. Et il est surement le moins surpris de cet éclat de voix de la part de Nour. Néanmoins, ce n’est pas sa place de remettre les choses en ordre. Jinane reprend ses esprits à l’aide de cette communication silencieuse avec son mari. Elle inspire profondément et vient se placer au milieu de la pièce. Ses yeux sont durs et déterminés. Tous savent alors que ce n’est pas la femme, ni la mère mais la reine qui va parler :

« Je ne sais pas ce qui est le plus affligeant. Que nous en soyons arrivés là ou que ce soit Nour qui vous ait remis à votre place. Je pense avoir des tords dans cette situation qui s’est envenimée. Je n’ai surement pas été assez claire sur la menace que nous affrontons et la position de Nour face à celle-ci. Alors je vais l’être à présent et je ne me répéterais pas. Nour est une invitée et non une partie du problème. Et toute solution qui impliqueraient qu’elle soit mise en danger n’est pas viable. Me suis-je bien fait comprendre ? »

La reine pose son regard sur chacun. Et tous baisse les yeux un par un. Les mots sont finalement bien plus lourds que l’atmosphère précédente. Il est peut-être temps de se remettre en question. Les Neptuniens on tellement l’habitude de ne compter que sur eux-mêmes et de devoir se cacher sans cesse que la moindre chose qui pourrait faire basculer leur fragile équilibre doit être éliminé. Nour a été considéré comme tel. Un élément perturbateur d’un mode de vie et d’une sécurité durement gagnée. Jinane aurait dû s’en rendre compte avant. L’important à présent est de trouver un moyen de s’en sortir.

« Je pense que le mieux est d’arrêter cette réunion. Retourner réfléchir à des solutions viables, cette fois-ci. »

Elle tourne son regard vers les deux femmes autour d’elle.

« Yevica, Janaïs. Un mot.

– Mais mam…, ose Janaïs avant de se rendre compte que ce n’est pas la bonne réponse. »

Elle s’arrête immédiatement sous le regard pesant de sa mère. Elle se sait fautive d’être tombé dans ses travers, d’avoir suivi la générale dans cette dispute stupide. La déception se lit sur les visages de son père et de sa mère. Pourtant, ce n’est pas ce qui la brûle le plus. C’est la peine dans le regard de Nour. Elle a conscience que cela va la hanter pendant longtemps. Elle a échoué à la protéger, trop occuper à ressasser des vieilles querelles. Nour a tout donné pour elle, pour leur fille, pour son peuple et voilà comment tous y compris elle la remercie. Janaïs baisse alors les yeux et reprend :

« Oui, ma reine. »

Jinane a l’impression de revoir les deux jeunes filles qu’elle connaissait avant devant elle. Et non pas la générale la plus gradées de ses armées et l’héritière du trône. Cette histoire doit cesser.

« Je ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé entre vous deux. Vous étiez les meilleures amies avant et maintenant vous ne pouvez pas passer deux minueres dans la même pièce sans vous écharper. Je ne vous demande pas de redevenir aussi proche mais vous devez régler vos problèmes. »

La reine retient son souffle un instant, attendant des exclamations. Rien ne vient. Il semblerait que les deux femmes aient enfin compris que la situation met tout le monde en danger.

« Je vous laisse le temps d’aller chercher ma petite-fille et ensuite nous irons chercher Nour. »

Elle quitte la pièce d’un battement de jambes et se dirige vers la partie opposée de la ville, en espérant que les deux femmes vont suivre ses conseils.

Les taks s’égrènent et aucune des deux femmes ne semblent vouloir prendre la parole. Elles se toisent mais ne cèdent pas. Elles se font face. L’une grande avec la peau bleue nuit et les yeux indigos. L’autre plus petite mais plus musclée, avec la peau d’une teinte bleue ciel et ses yeux verts rares et pénétrants. L’une a les cheveux argentés courts plaqués sur son visage et l’autre a la chevelure longue et de la même teinte que sa peau qui ondule dans l’eau. La scène semble sortir tout droit d’un vieux film de western. Prête à dégainer leur pistolet lord d’un duel. Pourtant, aucune arme n’est impliquée. Il n’y a que la souffrance des mots et des souvenirs. Janaïs se décide alors à briser le silence :

« Pourquoi as-tu réagi avec autant de dédain quand je suis revenue ? »

Cette question hante son esprit depuis longtemps. Le rire désabusé de Yevica lui fait l’effet d’une douche froide. Elle tourne la tête vers elle.

« Si tu dois poser la question, c’est tu n’as vraiment rien compris.

– Alors disons que c’est le cas. Explique-moi. »

La générale détourne le regard et observe la ville. L’autre lui laisse le temps pour une fois. Elle est prête à entendre ce qu’elle a à dire.

« Tu te souviens de ce que je t’ai dit quand tu m’as parlé de partir explorer le monde. »

Janaïs s’apprête à répondre que non, mais s’arrête un instant pour y réfléchir. Dans un coin de son esprit, quelque chose se réveille. Une mémoire enfouie, ignorée. Elle murmure alors :

« Bien. Fais ce que tu veux, mais ne reviens pas pleurer vers nous quand cela se passera mal.

– Et pourtant, c’est exactement ce que tu as fait. Tu es revenue désemparée au premier problème. Comme la petite fille gâtée que tu es. »

Janaïs a essayé de ne pas retomber dans la colère pour cette discussion mais cette phrase déclenche une furie en elle. Pourtant, le ton ne monte pas, il est sourd et menaçant. Elle prend Yevica par les épaules pour la retourner vers elle.

« Alors pour une fois, tu vas vraiment écouter. Alors oui, je suis revenue. Oui, j’ai appelé à l’aide. Mais pas au premier problème et pas comme une enfant gâtée. Tu ne sais rien parce que tu n’as pas voulu savoir. Tu ne sais pas les solitudes, les expériences, la douleur, la fuite, la peur de tout perdre et de mettre en danger tous les gens que j’aime.

– Et toi, tu ne sais pas la douleur de voir son pilier partir le sourire aux lèvres. De se demander si l’autre est vivante ou non parce qu’on n’a pas de nouvelles. De continuer sa vie dans l’incertitude. Tu aurais dû être là pour m’aider dans mes études, mes premiers jours dans l’armée, mon mariage. J’avais fini par m »habituer à ton absence et d’in coup tu reviens sans te demander ce qu’on a pu vivre. »

Chacune sent qu’un poids a enfin été levé sur leur relation. Les mots et les émotions sont enfin vraies. Cela ne résout pas tout mais aide à comprendre. Aucune ne sait comment continuer. Les non-dits et les blessures accumulées ne s’effacent pas aussi facilement. Janaïs comprend son égoïsme dans le regard de son ancienne amie. Elle n’a suivi que ses envies sans penser aux conséquences. Elle le sait depuis longtemps mais elle n’avait pas réalisé l’impact sur la vie des autres. Elle adoucit sa voix :

« Je suis désolée de t’avoir laissée, en tout cas de ne pas avoir pris en compte tes sentiments. J’avais besoin de voir le monde plus loin que cette planète aqueuse. Sans penser à ceux que je laissais.

– Ce n’est pas seulement à moi ou à tes parents que tu n’as pas pensé. Tu n’as pas pensé à ton peuple, à tes responsabilités. Qui tu crois à aider ta mère, épauler ton père et guider les autres. »

La colère de Yevica ne semble pas diminuer. Janaïs comprend et se sent coupable de tout cela, mais cela n’a jamais été sa vie et ses envies. Elle ne veut pas escalader à nouveau la discussion. Alors elle répond la plus calmement possible :

« Je n’ai jamais voulu de ces responsabilités. Même si j’étais restée, je ne les aurais pas prises. C’est ce que, toi, tu as toujours voulu. Le leader que tu as toujours été. Je veux juste vivre ma vie tout simplement.

– Et cette vie elle doit impliquer une humaine. Tu ne pouvais pas mieux choisir. T’es vraiment prête à tout pour cette moins que rien.

– Pour la générale des armées, tu es mal renseignée. Cette moins que rien a sauvé la princesse sans rien demander en retour. Cette moins que rien a élevé ma fille comme la sienne sans poser de question. Cette moins que rien a abandonné ses souvenirs et sa vie pour nous sauver. Cette moins que rien est ma femme et la mère de ma fille. Alors oui je suis prête à tout. »

Janaïs n’a pas pu s’empêcher de monter le ton pendant cette tirade. Elle peut comprendre les remontrances à son égard mais en aucun cas vis-à-vis de Nour. Elle ne remarque pas tout de suite le regard de Yevica. L’étonnement envahit son visage.

 « Ta femme ?!

– Tu croyais qu’elle était qui ? Tu croyais que je me battais pourquoi ?

– Je ne sais pas. Je me doutais qu’elle était importante mais pas à ce point. J’ai juste vu que tu étais prête à tout risquer pour elle mais pas pour nous. Pas pour moi ! »

L’exclamation surprend les deux femmes et l’incompréhension entre les deux se lève enfin. Janaïs n’en revient pas que tout cela vient juste d’une jalousie plus ou moins bien placée.

«  Tu es jalouse d’elle. Parce que je me démène pour l’aider et faire ce qu’il faut sans me soucier de ma personne. Alors que pour toi je n’ai fait que suivre mes envies. Yevica, je vais tout cela pour Nour aussi par égoïsme. J’ai déjà vécu 5 cycles sans elle, je ne veux plus jamais recommencer. »

Le silence qui suit cette révélation n’est ni pesant, ni apaisant. L’air entre elle est plus léger mais tout n’est pas réglé. Janaïs n’a plus l’énergie de continuer alors elle lance une boutade pour casser la tension :

« Tu fais une bien piètre experte en information quand même. »

La tension se dissout alors comme par magie et un rire se fait alors entendre. Incontrôlable presque hystérique de comprendre qu’elles ont perdu des cycles sur un malentendu. Tout ne se résoudra pas à cet instant mais enfin elles vont pouvoir se parler calmement.

C’est à cet instant que la reine revient accompagnée de Denaya. Celle-ci voit sa mère en plein fou rire avec une femme inconnue. Elle s’approche doucement et pose sa main sur le bras de sa mère :

« Mama, tu vas bien ? »

Janaïs se retourne vers sa fille en essuyant les larmes sur ses joues. Elle adresse un signe de tête à Yevica qui lui répond d’un sourire et s’éclipse.

« Oui, tout va bien, ne t’inquiète pas. Je devais régler un problème avec la dame.

– D’accord, répond la petite fille avant de demander, Elle est où Manou ? »

La joie qui avait envahi Janaïs s’évapore immédiatement pour laisser place à la culpabilité. Il faut qu’elle retrouve Nour pour s’excuser. Mais elle ne sait pas où chercher. Avant qu’elle n’ait pu expliquer la situation à Denaya, celle-ci reprend :

« J’ai senti qu’elle était triste quand je l’ai vu passer au-dessus de l’école.

– Tu as senti ?

– Oui, j’ai enlevé le médaillon et en me concentrant comme Paps m’a montré, j’ai senti de la tristesse et un peu de colère. Vous vous êtes disputées ?

– Non pas vraiment mais tu as raison c’est de ma faute si elle est partie. »

Janaïs regarde sa mère comme pour lui demander conseil. Elle ne veut pas attendre que Nour revienne d’elle-même mais elle ne sait pas par où commencer pour la trouver. Elle doit être au sud de la ville si elle est passée au-dessus de l’école de Denaya. Mais où ? Comme auparavant la fillette est plus rapide. Denaya comprend que les adultes ne savent pas quoi faire. Elle prend une profonde inspiration et enlève le médaillon. Elle se concentre sur Manou. Puis elle se laisse guider par ses sensations. Quand elle a trouvé où elle est, elle prend la main de sa mère qui la regarde étonnée :

« Oui ?

– Je sais où elle est. »

Les deux adultes regardent Denaya interdites. La fillette ne comprend pas pourquoi il faut toujours expliquer les choses avec eux. Elle montre le médaillon dans sa main et reprend :

« Je l’ai cherché et j’ai trouvé. »

L’histoire en entier

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