Cloches et clochettes

À cette époque, nous vivions à l’étranger, en terre protestante. Pour pouvoir suivre la messe en langue française, nous traversions la ville pour suivre une messe quasi confidentielle, célébrée dans un appartement privé décoré de tapis aussi épais que dans un intérieur de Vermeer. À intervalles réguliers, un minuscule enfant de chœur tout vêtu de broderies agitait un encensoir qui faisait planer dans la pièce une brume lourde et odorante. Le prêtre, un gros homme rougeaud, claudiquait en marchant. Le bas de sa soutane noire boutonnée jusqu’au cou se soulevait à chaque pas pour laisser voir le bout énorme et disgracieux d’une chaussure pour pied bot.

Un jour, après Pâques, nos parents nous annoncèrent qu’ils ne croyaient plus en Dieu et qu’ils n’iraient donc plus à la messe. Mais ils nous laissaient libres de notre choix.

Ma sœur aînée poussa un ouf de soulagement, ma petite sœur continua de sucer son pouce et mon frère de taper dans son ballon.

J’avais douze ans. J’étais ravie.

Je n’aimais pas le gros rougeaud, son pied inquiétant, son odeur de poussière et ses sourcils méchants. Je répondis à mes parents que moi, je continuerais à fréquenter l’église mais pas la française, non, celle de mon choix. Je leur sais gré aujourd’hui de me l’avoir permis. Chaque dimanche matin, je descendais sur mon vélo l’avenue Beethoven jusqu’au canal. Là, portes ouvertes, m’accueillait l’église Saint Nicolas et ma ferveur se mêlait à celle des fidèles. Je ne comprenais rien à l’office en latin et ni d’ailleurs aux subtilités du sermon vociféré en chaire mais j’aimais les cloches, les clochettes, la flamme tremblante des bougies, l’argent des candélabres, l’incroyable brocante dorée dont l’église catholique sait se parer, et ma ferveur s’y consumait.

Je croyais. Oui, je croyais en la Sainte Sonorité des Cloches, je croyais en la lumière immaculée des cierges, je croyais en le vent qui sifflait à mes oreilles sur l’avenue Beethoven, je croyais en l’intensité du silence des dimanches matins de printemps. Je croyais, et que Dieu me pardonne, j’étais et je serais païenne encore et encore.

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