Une vie

Je suis née à des milliers de kilomètres d’ici, dans une famille nombreuse. Nous vivions simplement, serrés les uns contre les autres, frères et sœurs, dans cet espace étroit, notre paradis. L’ombre verdoyante de larges feuilles frémissantes, la douche bienfaisante des pluies chaudes, les parfums de terre humide, le piétinement des insectes sur la peau, la caresse froide d’un petit serpent à la recherche de sa pâture, les voix s’interpellant autour de nous, forment les souvenirs de mon enfance heureuse.
C’est peu avant l’âge adulte que j’ai entrepris avec mes sœurs le grand voyage qui nous a amenées ici, de gré, et plutôt de force. Voyage peu amène, nous avons abordé les rives de paysages austères, sombres et glacials, sans plus de piétinement ni de caresse, peuplés de sons brutaux et métalliques. Comment suis-je devenue adulte dans une telle atmosphère, je l’ignore. Le temps et l’âge se moquent de l’adversité, si les gens heureux étaient seuls à vieillir, nous serions des myriades d’enfants.
Adulte, j’eus enfin le droit de goûter le soleil sur ma peau claire, d’entendre de nouveau des voix humaines, joyeuses, puissantes, gouailleuses. Puis avec trois de mes sœurs, en quelques instants arrachées à la lumière, nous avons atterri dans un lieu inconnu.
Nous avons alors été brutalement séparées. Depuis, je n’ai jamais revu les miens.
Une force m’a propulsée dans le noir, j’ai été malmenée, puis plus rien.
J’ai vieilli, noirci, je me suis racornie, et maintenant, vieille banane rendue à l’état de cuir tendre, je vis mon outrevie au fond d’un sac à dos oublié à la cave.

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