Clémence

C’est étrange, c’est déroutant. Quoi donc ? Un peu tout, un peu rien. C’est dans un lieu puis dans un autre. Comment ça ? C’est dans la rue, dans son salon, dans la cuisine, dans le parking souterrain, dans la clairière, derrière le lit, sous les pavés, dans un vide-poche. Mais quoi donc ? C’est bien ce qu’elle se demande et c’est pour ça qu’elle dit que c’est étrange, déroutant.
C’est peut-être parce qu’on ne sait pas ce que c’est. Évidemment !
Ça pourrait être un camion de pompiers, un félin, un oignon qui glisse d’une étagère, un rendez-vous loupé, des lapins, un fantôme rose et blanc, la terre, des clefs retrouvés dix ans après. Ou bien même un inconnu qui offre des fleurs.
Tout ça n’a aucun sens.
Clémence griffonne des bouts de phrase, des esquisses. Elle met des points, des virgules, une ponctuation aléatoire. Elle ne comprend rien à ce qu’elle écrit. Elle attrape juste des morceaux de conversation autour d’elle. Celles qu’elle aurait pu entendre à la terrasse d’un café. Elle cherche dans ses souvenirs ces instants furtifs qu’elle a vécus quand le ciel était bleu et le soleil chaud.
Clémence se met en état d’hypnose avancée. Elle demande à son cerveau, ramène-moi dans la rue, hier matin à 4h32. Elle attrape une bribe de phrase au vol. Elle inspire. Elle expire. Comme dans une machine à remonter le temps, elle se projette le 12 janvier 2018, dans la cuisine à 11h50. Inspiration. Expiration. 9 septembre 1979, son chat s’approche d’elle fébrilement. Inspiration. Expiration. 24 mars 1994, elle appuie comme une forcenée sur son bip, la porte du parking ne s’ouvre pas, elle va rater un rendez-vous important. Inspiration. Expiration. 2 juillet 1975, des lapins surgissent derrière des buissons. Elle aimerait tellement en ramener un à la maison. Inspiration. Expiration. 31 octobre 2000, tout le monde est déguisé. Tout le monde fait peur sauf peut-être ce fantôme rose et blanc doux comme un chamallow. Inspiration. Expiration.
Mai 1968. Elle voit son père ramasser un pavé. Ses doigts sont plein de terre. Inspiration. Expiration. 16 août 1945, sa grand-mère retrouve enfin les clefs dans le vide-poche. Son grand-père jure que ce n’est pas lui qui les avait mises là. Ils ont changé la serrure après. Ces clefs qu’ouvrent-elles aujourd’hui ? Inspiration. Expiration.
Clémence ouvre les yeux, se remet de son état de transe.
Elle joue à s’hypnotiser pour casser la monotonie des jours courts et gris de cet hiver qui s’éternise. Au fil du temps, elle connaît les dates qui provoquent la peur. Elle commence à comprendre comment les éviter. Depuis peu, elle voyage aussi dans les vies de ses ancêtres. Elle a peur d’aller trop loin en arrière et ne pas réussir à revenir dans son présent tellement pesant.
Clémence se dit que oui, c’est étrange, oui c’est déroutant mais ça lui fait tellement de bien de prendre un chemin de traverse, un chemin hors du temps.

Ce contenu a été publié dans Atelier Buissonnier. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.