Les carottes sont cuites

« Les carottes sont cuites », Hélène chante à tue-tête, ce refrain un peu idiot. «  Il est cinq heures du mat », lui chuchote Albert, son compagnon de la nuit. « Et alors ? » réplique la femme. Elle n’a pas dormi de la nuit, dans leur réduit de fortune derrière les poubelles du 84 boulevard Haussmann, la super planque proposée par le sieur Albert rencontré à la Soupe populaire. Albert lui a tendu une bouteille à moitié pleine hier soir. Séduite par ce gaillard aux mains pleines, elle l’a suivi dans les rues désertes de la capitale. Hélène, l’ancienne belle femme regardait l’homme et sa bouteille, ses yeux clignotaient de désir. Un désir de conduite avinée. Son seul but étant d’assouvir sa soif sans suite, une fois de plus. Elle ne savait plus qui l’habitait depuis si longtemps. Ce soir, les yeux d’Hélène d’une tristesse morne, étincelaient. Un homme et sa bouteille s’intéressaient à sa pomme, dépenaillée sans forme ce qu’elle savait être dans les rares moments de lucidité qui la traversait.

Aussi après leur nuit de beuverie dans leur réduit du boulevard Haussmann derrière les grandes poubelles grises et dignes, elle s’était mise à chanter aux premières lueurs de l’aube. Une nuit avec un homme. Elle avait chanté de bonheur. C’était doux de ne pas être seule. L’Albert, il n’avait pas cherché à l’outrager. Il lui avait demandé la permission de se blottir dans ses bras. Une fois, les bouteilles vidées, ils étaient restés enfouis l’un dans l’autre quelques heures . Le bonheur. Puis, Hélène mue par une onde de joie, s’était levée, explosée, elle avait hurlé : « Les carottes sont cuites » au désespoir d’Albert. C’était sa planque, son réduit ! Il était dans le 8e. Il avait sa réputation dans le quartier. Hélène avec son refrain allait lui casser la barraque. Hors de question. Il lui mit la main sur sa bouche. Hélène, dégrisée, le regarda d’un air mauvais : « Tu es comme les autres », lui lança-t-elle, en s’éloignant, claudiquant, de leur nid d’une nuit.

 

A propos Catherine Z

J'écris depuis mon adolescence...comme beaucoup j'ai tenu un journal intime puis j'ai écrit des poèmes puis des textes et quelques petites nouvelles. J'adore lire depuis que je sais lire . Les livres furent mes premiers amis .
Ce contenu a été publié dans Atelier Buissonnier. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.