Allée des hêtres

Allée des hêtres. Allée des cèdres. Déjà enfants, il y avait des clans parce qu’on n’habitait pas la même allée, que notre arbre-totem n’était pas le même. Allée des hêtres pour les 4 pièces. Allée des cèdres pour les 5 pièces. Allée des hêtres pour les moins fortunés. Allée des cèdres pour les familles plus nombreuses.
A l’école primaire, une frontière tracée à la peinture jaune : la cour des petits jusqu’au CE2, la cour des grands pour les CM. Cet épais trait jaune partait du préau jusqu’à la fin de la cour. Une longue cour. Il n’y avait que dans le préau qu’il n’y avait pas de frontières. Les jours de pluie, pas de petits, pas de grands, pas de riches, pas de pauvres, tout le monde agglutiné à attendre une petite éclaircie.
A chaque étape de sa vie, Amélie abolissait ces frontières. Être un garçon ou une fille. Être dans la cour des grands puis à nouveau dans celle des petits. Amélie s’en était vite aperçu : on est toujours plus petit qu’un autre, plus riche qu’un autre. La frontière fluctue alors à quoi bon la matérialiser.
Elle avait voté oui pour Maastricht. Son maître-mot : liberté. L’explosion des frontières, elle en avait rêvé debout derrière la fenêtre embuée de sa chambre d’enfant. Elle avait vite passé son permis pour pouvoir aller et venir comme elle le souhaitait, d’une ville à une autre, d’une région à une autre, d’un pays à un autre, d’un continent à un autre. Son argent de poche passait dans l’essence de sa Coccinelle bleu ciel.
Amélie avait fait de l’humanitaire aussi pendant ses études. Une façon comme une autre de partir, de voir du pays, de voir des gens à la fois comme elle et différents d’elle. Elle avait distribué de la nourriture à des réfugiés mais Amélie savait que ça ne suffirait jamais, que ça ne serait jamais assez. Elle était allée dans des pays en guerre pour construire et amener l’eau aux habitants. A quoi bon construire si la destruction guette, à quoi servirait l’eau à une population décimée ?
Amélie était revenue en France depuis peu. Elle essayait à chaque retour de se ressourcer. Il lui arrivait de pleurer en croquant dans du St-Nectaire, un fromage qui lui manquait tant quand elle était ailleurs.
Elle se tenait debout à sa fenêtre, comme quand elle était petite. Elle avait posé ses lunettes dans ses cheveux, elle avait allumé la radio, une radio musicale pour se remettre à la page de ce qui se faisait en France et savoir quel serait le prochain tube de l’été.
Amélie avait fini son fromage. Elle allait attaquer la charcuterie avec un bon vin rouge. Elle aimait sentir son odeur âpre mélangé avec celle du goût encore collant du fromage sur sa langue. Elle se sentait exister dans ses repères.
Pourtant, elle continuait à partir, à explorer, à passer des frontières qu’elle aimerait ne plus voir. Un jour, elle irait dans l’espace, s’était-elle-même dit une fois. Parce que oui, pourquoi pas ? Il fallait continuer à espérer, il fallait continuer à croire que tout était possible.
Amélie le savait au fond d’elle, elle ne s’arrêterait jamais. Elle emprunterait un sentier, puis un autre. Sa vie n’était pas une route toute tracée. Sa vie était un peu comme cette « allée des hêtres » qui était un vrai labyrinthe pour ceux qui n’y habitaient pas.

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