Les petits pois

Au printemps, c’est une scène immuable, qui se répète depuis 80 ans. Elle se réveille avec le jour qui vient et, dans le ciel rosé, un peigne dans les cheveux, une robe de coton et un châle de laine sur les épaules, elle se saisit du petit panier d’osier, le rond, et elle s’en va au potager. La terre est encore mouillée sous ses sabots ; elle cueille les petits pois. Sa mère lui a appris le geste et c’est ce geste qu’elle fait encore aujourd’hui, de sa main qui depuis quelques années s’est mise à trembler. Les feuilles luisent de rosée. L’eau fraîche de la nuit refroidit sa peau ridée. Tout à l’heure, lorsqu’elle sera rentrée, elle allumera le feu dans la cheminée de la cuisine, mettra un café sur la gazinière et donnera un reste d’hier au chat qui tourne dans ses jambes en miaulant.
Elle n’a pas gagné l’apprentissage par la leçon mais dans l’expérimentation. La regarder suffit pour le comprendre. Ses gestes sont précis ; rien n’est fait pour une quelconque reconnaissance. A ceux qui décident, président, ordonnent et ça, depuis la nuit des temps, elle ne pense jamais. La seule qui veut bien écouter ses pensées, c’est l’horloge qui sonne les heures, là-bas, dans l’entrée, celle qu’on entend de partout, qui dit quand on mange et quand on va se coucher. Marcelle a vu disparaître ses parents, partir ses frères, mais elle, elle est restée.
Le soleil illumine la vaste table de bois. Elle boit son café et après, elle va écosser. Les bocaux sont réunis sur l’étagère du bas ; il suffira d’en mettre à bouillir quelques uns avec leurs couvercles pour les réutiliser. Après, puisque c’est mardi, elle ira prendre son pain pour la semaine. C’est comme ça. L’infirmière viendra au début de l’après-midi pour changer ses bas. Ça, elle n’est plus capable de les enfiler. Faut bien pincer le bout des orteils pour les remonter et c’est pas une mince affaire. Ça fait longtemps qu’elle y croit plus, au Bon Dieu, et pourtant, elle se demande chaque jour si c’est pas aujourd’hui qu’il la rappellera. C’est qu’elle a l’âge. Elle tient bien propre chez elle pour le jour où ça arrivera. Faudrait pas laisser un mauvais souvenir. Son neveu vient le vendredi soir, quand il arrive pour la fin de semaine. Il boivent un Porto, grignotent des cacahuètes et puis, il dit : J’y vais.
Ça sent déjà la soupe, mais lui, il est attendu ailleurs, alors elle l’accompagne à sa voiture, il lui donne quatre bises et elle s’en retourne. C’est comme ça.

 

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