Sortir des carcans

Elle en a assez des bas filés, des jambes rasées, tout cela pour satisfaire les regards mâles qui ne manquent pas de s’attarder à chaque fois qu’elle se déplace dans les allées de la grande salle. Si cela continue, elle va leur montrer ses fesses, ça leur changera l’horizon, à eux qui ont l’imagination courte. Ils ne s’en lassent jamais, coincés dans leurs standards, leurs habitudes, leurs certitudes. Donner un grand coup de pied dans tout cela, dans leur hégémonie, leurs pouvoirs pour voir leurs mâchoires tomber, leurs yeux s’arrondir, leurs souffles couper. C’est eux qui décident, président, ordonnent et çà, depuis la nuit des temps. Mon dieu, elle n’en peut plus. Elle pense à son amie Jeanne, la seule prête à l’écouter, qui partage ses pensées et ses ressentiments car elle subit la même chose depuis qu’elle travaille au Grand Marché dans le rayon prêt à porter pour homme. Ils viennent soi-disant pour des essayages mais ils en profitent pour multiplier les exigences, demandant du sur-mesure qui obligent Jeanne à se rapprocher d’eux, multipliant les contacts et les frôlements. Tout cela pour coller aux leçons reçues lors de son apprentissage et obtenir ce poste qui la fait vivre depuis qu’elle habite seule dans son deux pièces au 6ème étage, après avoir quitté Maurice qui avait pris l’habitude de lui allonger des gifles en souvenir de la passion qui les avait réunis. Mais elle, Nicole n’a même pas connu une période de félicité avec un homme. Son joli minois avait attiré l’attention d’un jeune blanc-bec, aux belles manières qui lui avait fait miroiter une belle vie dans un beau quartier, une vie où elle n’aurait pas eu à se lever le matin à 6 heures pour faire l’ouverture de la brasserie. Elle lui avait cédé, il l’avait installé dans cet appartement grand comme un mouchoir de poste, au 6ème étage, en attendant un hypothétique grand jour. Il venait régulièrement, puis ses visites s’étaient espacées et il avait fini aux abonnés absents. Noyée dans son chagrin et sa solitude, elle avait croisé Jeanne un soir sur le pallier qui rentrait, tout comme elle, fourbue après une journée à piétiner. Elles s’étaient reconnues dans leurs souffrances, leurs frustrations et leurs colères rentrées. Elles s’étaient épaulées, soutenues. Elles avaient pris l’habitude de se retrouver le dimanche pour sortir, aller au cinéma ou au parc. Elles partageaient les mêmes rêves, les mêmes envies mais aussi toutes les informations qu’elles récoltaient pendant leur travail, les propos des clientes qui se retrouvaient sur les banquettes pour boire un café crème, les bavardages des collègues dans les rayons du magasin…. Elles voulaient s’ouvrir l’esprit, se tenir informées de ce qui se passait au-delà de leurs bulles quotidiennes avec l’espoir de trouver une clé qui leur ouvrirait une porte leur donnant accès à de nouveaux possibles.

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