Vacances dans la famille

Fermer les yeux pour ne plus voir leurs regards posés sur elle. Elle ne supporte plus cette surveillance constante. La prochaine fois qu’ils lui proposeront de venir passer ses vacances en famille, elle dira non, non, non et non. Elle préfèrera passer un mois en ville, les volets clos dès que le soleil atteint les fenêtres plutôt que de se prêter à ce jeu de massacre où tout ce qu’elle dit, aime, fait est critiqué, épluché, disséqué comme si cette bande d’arriérés n’avait jamais quitté sa campagne. On aurait dit un clan corse tout droit sorti d’une série mafieuse qui n’accepte pas le moindre changement, la moindre fantaisie. Alors quand elle avait franchi la porte de la maison en équilibre sur ses escarpins, le plateau chancelant au bout de ses bras, tous avaient attendu que la bouteille de vin se fracasse sur la terrasse pour venir l’aider, préférant jouir du spectacle de sa mine décomposée. Elle aurait voulu tous les passer au karcher, les cramer au lance-flamme, leur exploser la tête au bazouka. Il ne restait que la chappe de plomb de leur silence, de leurs regards noirs où se lisait la certitude qu’elle n’était qu’une écervelée à faire rentrer dans le droit chemin de la tradition, des femmes silencieuses et discrètes à l’intérieur de la maison pendant que les hommes, dehors, parlaient. Car dans toutes les mémoires, il était inscrit que ces règles faisaient tenir la famille depuis des générations. Mais son père avait fait d’eux des traîtres, des bâtards depuis qu’il avait émigré avec femme et enfants sur le continent. Ils n’en restaient pas moins attachés à leurs racines même si elle se sentait seule et étrangère parmi eux. D’autant qu’il n’y avait pas moyen de faire des connaissances dans cette ferme isolée en pleine garrigue où seules les chèvres donnaient des signes de vie.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Vacances dans la famille

  1. Aliette S dit :

    J’aime ce texte tout en hachures, très contrasté, presque excessif, en colère et bien vivant. Merci, ce coup d’écriture au bazooka va droit au but!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.