La fête des voisins

Des carottes râpées en entrée, ça vous va ? Ça rend aimable paraîtrait-il et parmi vous, je ne dirai pas qui, y en aurait bien besoin. Et puis, ça donne bonne mine aussi. Là aussi, sans pointer du doigt mais y a des mines cadavériques qui devraient prendre double ration.
Depuis quelques semaines, elle exprimait sans filtre la moindre pensée. Ça lui était venu sur un coup de tête au sens propre comme au figuré. Elle avait décidé la seconde d’après qu’elle ne laisserait plus entrer la tristesse. Elle avait modifié son alimentation pour ne manger que ce qui lui faisait plaisir et qui rendait les gens plus heureux. Les carottes, selon elle, en faisaient partie. Elle avait décrété d’en faire profiter tous les voisins de son immeuble. Des plus sympas aux plus ronchons.
Les voisins restèrent complètement éberlués. Qu’est-ce qui lui prend à la vieille du troisième ? Elle décrochait à peine des bonjours quand elle les croisait dans l’ascenseur ou devant les boîtes aux lettres. Le seul son qui sortait de sa bouche était un grognement presqu’animal. Et là, en plus de leur faire à manger – bon d’accord ce n’étaient que des carottes râpées mais tout de même – donc, en plus de ça, elle avait aligné plus de deux mots. Bon là aussi, c’était pas forcément super sympa pour ceux qui étaient concernés ou qui se sentaient visés mais au moins elle l’avait dit avec entrain, de bonne humeur et avec un sourire qui révélait toutes ses dents.
A 12h05 pile, la queue commençait à se former devant elle, les assiettes se tendaient pour recevoir quelques cuillerées de carottes râpées. Elle restait concentrée pour bien viser au centre. Dès qu’ils étaient servis, ils dérivaient, glissaient, trouvaient un muret ou un tabouret pour faire croquer leur entrée sous leurs dents.
Le silence s’était installé lentement. Les yeux volaient de droite à gauche en une analyse fine du teint de chacun et de leur degré d’amabilité. Les conclusions se faisaient par un hochement de tête approbatif sur la quantité de carottes râpées servie.
Les comparaisons torturaient leurs esprits. Pourquoi le voisin d’en face en a eu moins que moi ? Je suis quand même vachement plus sympa !
Tout le monde était servi, tout le monde était repu. Et on n’en était qu’à l’entrée ! Un téléphone retentit et brisa le silence. La vieille du troisième apostropha : « Hey, on n’avait pas dit qu’on éteignait les portables pour faire comme au théâtre ? Y a toujours un con qui désobéit et plante la pièce ! ». Le téléphone arrêta de sonner sans se démasquer, honteux et bien au fond d’un sac ou d’une poche. Il ne devra plus sonner sinon, sinon, sinon. Ben sinon qu’est-ce qu’il risque vraiment le téléphone ?
Les regards s’étaient tout de même tous tournés vers la source de dérangement. Mais l’écho trompait les sens. Ou alors, il n’y avait pas qu’un seul téléphone qui sonnait à cette heure-ci. Ce qui en soi est fort possible. Les télémarketeurs appellent toujours à la même heure, il est donc fort possible que ça sonne en même temps dans la cour de l’immeuble.
La vieille du troisième clama : « c’était qui la personne en charge du barbecue ? » Les bras tombèrent, les épaules s’affaissèrent. Quel barbecue ? Il n’y avait pas de grille, pas de charbon, encore moins de viande ou de steaks aux légumes pour les végétariens. Du feu, on en aurait peut-être trouvé si les fumeurs se dénonçaient. Rien. Rien n’était prêt. Rien n’était sorti dans la cour parce que personne ne savait qu’il y avait barbecue dans la cour ! La vieille du troisième mit les poings sur ses hanches et dit : « Alors ? C’était qui ? »
La gardienne tenta :
– Personne Madame Benetti, personne n’était prévenu.
– Ben ça alors, c’est bien con, s’étonna la vieille du troisième. J’aurais oublié de vous le dire ? Ah oui, peut-être, c’est possible. Je voulais vous faire une surprise. Bon, on va pas se laisser aller. Allez, allez, chop, chop, on s’active !
D’un coup, les choses s’accélérèrent. Chacun disparut de la cour quelques minutes et revint avec ce qu’il avait trouvé dans le frigo ou dans les placards. La vieille du troisième sourit.
– Vous voyez quand vous vous y mettez, ça marche tout seul. Alors, voyons voir ce qu’on a pour la suite. On va faire deux colonnes, les viandards et les végétariens ? Ah mince, c’est pas très équilibré dans les groupes. Et si on faisait un groupe sucré, un groupe salé ? Non plus ! Quelqu’un a une idée pour que tout le monde y trouve son compte ?
Madame Benetti prit les choses en mains. « Quelle bande d’empotés vous êtes, accusa-t-elle. Bon, je vois que vous êtes tous venus avec quelque chose, c’est déjà pas si mal mais y a des abrutis qui croient qu’on va faire cuire leur bouffe à l’ombre des marronniers. Vous croyez quoi les gars ? Que la bouffe se cuit au soleil ? Levez la tête, vous avez vu le gris du ciel ? C’est pas pour aujourd’hui. Et en toute franchise, c’est pas à mon âge que j’ai envie de revenir à l’état sauvage ! Bon, on garde seulement la nourriture qui ne se cuit pas. »
Une partie des voisins s’éclipsa pour replacer leurs contributions dans le frigo. Il n’y aura donc pas d’escalopes à jeter dans la poêle, ni de tarte aux pommes fumante. Une nouvelle queue se forma devant Mme Benetti. Elle lança : « Allez, ça démarre en improvisation ! Le salé à ma droite, le sucré à ma gauche. Ça a intérêt à être équilibré pour qu’on ait tous du dessert ! »
L’opération dura un bon quart d’heure. Les voisins étaient curieusement tous disciplinés et à l’écoute attentive de la doyenne de l’immeuble. La suite du repas était plus fluide, les gens allaient d’un endroit à l’autre. Les langues se déliaient, les lèvres souriaient. Mme Benetti était fière, c’était sûr c’était grâce à ses carottes râpées en entrée !
La gardienne avait mis de l’eau à bouillir. On entendit le clic de l’interrupteur de la bouilloire dans sa loge. Elle s’approcha avec du café lyophilisé, du thé et du sucre pour ceux qui en voulaient. Les gobelets étaient miraculeusement apparus et chacun faisait la queue devant la gardienne pour sa boisson chaude. Mme Benetti avait pris du thé. Son médecin lui avait dit d’arrêter le café. Ça la rendait trop nerveuse et elle, elle avait décidé de n’avoir que de la joie et de la bonne humeur dans sa vie. A contrecœur mais à raison, elle avait donc suivi le conseil de son médecin.
Le thé lui réchauffait les mains. Elles étaient sèches et ridées. Elle avait oublié de mettre de la crème après être allée à la piscine. Le chlore lui attaquait l’épiderme mais elle aimait l’eau, la sensation de flotter et même de flottement quand elle allait nager.
Sonia interrompit ses rêveries :
– Excusez-moi Madame Benetti. Je suis désolée de vous déranger…Je voulais vous dire, c’est gentil ce que vous avez fait aujourd’hui, c’est même super sympa…
– Merci, mon petit, merci, coupa Mme Benetti.
– Mais en fait…
– Ah, je me disais bien qu’il y avait un mais !
– Euh oui, enfin non, je ne sais pas, je voulais juste vous demander quelque chose.
– Allez-y mon petit, si je peux vous éclairer, ça serait avec plaisir mais en toute honnêteté, je n’ai pas la science infuse. Ne me demandez pas où se couche le soleil parce qu’avec ce temps de merde, pardonnez-moi l’expression, on ne sait même pas où il est ce putain de soleil ! Ouh là là, je devrais avoir honte, ajouta Mme Benetti en se mettant une main devant la bouche. Autant de gros mots dans ma bouche, ce n’est pas très joli pour une vieille dame comme moi.
– Madame Benetti ?
– Oui, oui, mon petit, je m’égare, je parle, je parle, mal parfois je sais mais ça fait un bien fou. Vraiment, ne plus penser aux conventions, au qu’en dira-t-on. Putain de putain de merde. C’est limite jouissif, vous ne trouvez pas ?
– Euh oui, sûrement, en fait je…
– Ah oui c’est vrai vous vouliez me demander quelque chose. Je ne sais pas pourquoi la licorne baisse la tête en signe de respect. Pour tout vous dire, je ne suis pas sûre que les licornes existent, mais qu’est-ce qu’on s’en fout. Ça serait vraiment cool si elles existaient, non ?
– Ben, je sais pas Mme Benetti. Quand j’étais petite, j’y croyais je pense.
– Oui, oui, c’est vrai, je m’en souviens. Vous étiez toujours habillée en petite princesse. Vous aviez même une attitude de princesse. Parfois dédaigneuse même.
– Ah bon ?
– Ben oui, toujours à péter plus haut que votre cul alors que vous étiez haute comme trois pommes.
– C’est pour ça que j’ai eu plus de carottes que mon voisin d’en face ?
– Ma petite Sonia, va falloir penser à vous ouvrir au monde et arrêter de penser que tout tourne autour de vous. Oui, je vous en ai plus mis que votre voisin d’en face, je l’avoue. Il y a une raison bien précise à cela.
– Justement c’est ce que je voulais savoir, interrompit Sonia.
– Voilà, voilà, vous vouliez savoir pourquoi vous Sonia, la belle princesse de l’immeuble, vous avez eu plus de carottes que votre voisin d’en face qui, selon vous, vaut moins que vous.
– Oui c’est ça enfin je veux dire que…
– Stop, je ne veux rien entendre de votre fausse modestie. Vous-même vous vous rendez compte que vous avez besoin de plus de carottes que lui, non ?
– Mais non ! Ce n’est pas vrai, s’insurgea Sonia.
– Et pourquoi donc ?
– Mais, mais, parce que…
– Parce que quoi ma petite ?
– Parce qu’il n’est pas respectueux. Il fait du bruit à n’importe quelle heure.
– S’il ne fait pas de bruit à son âge, ce n’est pas au mien qu’il le fera ! Il vit votre voisin, c’est tout. IL VIT !
– Et on ne peut pas vivre en silence et dans le respect de ses voisins ?
– Vous êtes vraiment conne ou vous le faites exprès ?
– Mme Benetti, je ne vous permets pas.
– Et bien moi, je me permets, c’est ma nouvelle résolution ! Vous vouliez savoir alors je vous dis.
– Vous pourriez tout de même choisir vos mots.
– Choisir mes mots ? Ben non, ça vient comme ça me vient même si ça vous offense.
Sonia se renfrogna, Mme Benetti continua un peu plus calmement.
– Vous voyez les marguerites jaunes là-bas ? Elles se baladent dans le vent, c’est beau, c’est doux, vous ne trouvez pas ?
– Je ne sais pas, je m’en fous en fait.
– Sonia, Sonia, des gros mots dans la bouche d’une princesse, la taquina Mme Benetti.
– Oui, pardon, je vous prie de m’excuser.
– C’est pas la peine d’en faire des caisses non plus pour vous excuser. Moi, ça m’est égal, vous devriez pouvoir vous exprimer comme vous le souhaitez.
– Merci, Mme Benetti.
– J’ai toujours trouvé, mon petit, que vous n’osiez pas, vous n’osez jamais. C’est bien dommage Sonia, c’est bien dommage. Vous ne le voyez pas votre voisin. Il est mignon tout plein. Il cherche votre attention et vous, vous ne le voyez pas. Vous ne vous voyez pas vous-même.
– Je ne comprends pas.
– Si, si, vous comprenez parfaitement. Vous êtes loin d’être une idiote écervelée. Je vous ai observée, je vous observe encore. D’ailleurs, je vous observe tous ici. C’est pour ça que j’ai décidé qu’il était grand temps pour les carottes râpées. Avant que tout ne parte à la dérive. Vous savez, il y a quelques temps, j’avais glissé de vieux papiers dans chacune des boîtes aux lettres avec des messages pour chacun. Je n’aurais pas dû prendre de vieux papiers parce que personne n’a vu mes messages, personne ne les a lus. Pourtant, ils étaient plein de bon sens et imprégnés de mon sens de l’observation.
Mme Benetti reprit son souffle.
– Bon, ma petite Sonia. Vous êtes une grande fille maintenant. Ça serait bien que vous vous en rendiez compte. Je vous laisse mon petit, j’ai un million de choses à faire en peu de temps. Prenez soin de vous et retirez-vous les doigts du cul !
Mme Benetti lui fit un clin d’œil rieur.
Sonia avait fini son café depuis longtemps, noir sans sucre. Elle croisa le regard de Marc, son voisin. Elle esquissa un sourire. Il prit cela pour une invitation et s’approcha.
– Vous avez aimé la boîte de chocolats ?
– Quelle boîte de chocolats ?
– Je vous avais laissé une boîte de chocolats sur le palier.
– Ça ne me dit rien. C’est dommage, j’adore le chocolat. Surtout avec mon café.
– Moi aussi j’aime bien et j’avais pensé que vous aussi, c’était pour ça que je vous les avais offerts…Je m’appelle Marc, on ne s’est jamais présentés.
– Sonia, enchantée.
Au loin, Mme Benetti levait ses deux pouces en l’air. Cela fit sourire Sonia. Marc prit cela pour une autorisation à faire un pas de plus.
– Ça vous dirait d’aller prendre un verre ?
– Pourquoi pas. J’ai entendu parler d’un nouveau bar qui avait ouvert ses portes sur les quais.
– C’est une merveilleuse idée. On se dit mardi soir 20h ?
Mardi soir 20h, c’est dans quatre jours, pensa Sonia. Voyant son air interrogateur, Marc tenta de la rassurer :
– Je vais voir mes parents ce week-end et je ne reviendrai que mardi dans la journée, j’ai vraiment hâte de passer du temps avec vous.
Un téléphone bipa. Un message avait été reçu. Marc dégaina le premier. Le message affiché le fit rougir : « Tu me manques. Viens me voir vite. Je t’aime plus que tout au monde ». « C’est ma mère », tenta-t-il.
Mais bien sûr, il me prend pour une quiche le Marco ! A tous les coups, c’est lui qui a bouffé la boîte de chocolats devant ma porte, pensa Sofia.
Marc lança un appel à l’aide à Mme Benetti.
– Alors Marco, fit elle, pris en flag de tromperie ?
– Madame Benetti, ce n’est pas…
– Mais oui, mais oui c’est ça. Tu sais mon petit, si la p’tite Sonia elle te plaît, va falloir te ranger des bagnoles parce qu’elle, de son côté, elle ne te trompe qu’avec sa solitude !
– Mais Mme Benetti, je ne la trompe pas puisqu’on n’est pas ensemble. Enfin pas encore. Je vais pas me faire moine pour lui laisser le temps de me voir enfin.
– Euh, excusez-moi, je suis là…osa Sonia.
Mme Benetti lui tapa sur l’épaule.
– Allez princesse, va falloir un peu y croire là et tenter. Les hommes ne sont pas tous des salauds qui bouffent la boîte de chocolats prévue pour la belle-mère. Ils ne trompent pas tous leur copine, il faut leur laisser aussi du crédit. Et puis, au pire ou même au mieux, t’auras qu’à faire pareil. On n’a qu’une seule vie, il faut prendre le plaisir tant qu’y en a. Allez, fais lui trois, quatre bisous pour la route.

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