Laissez parler les p’tits papiers…

Avec son transat et son parasol, la terrasse avait de faux airs de paradis exotique. Daphné ôta son peignoir, déplia le plaid, s’allongea et se laissa envelopper par la petite brise qui ébouriffait les feuilles du gros platane. C’était l’une de ces journées idéales de juin, où des parfums de fleurs vous transportent dans l’infini du bleu du ciel, où l’on voudrait prendre le soleil à bras-le-corps et s’en imprégner chaque millimètre carré de peau, en prévision des jours sombres, quand le clapotis de la pluie vous assomme comme un roulement de tambour et qu’il faut fermer les yeux pour se sentir mieux.

Stéphane ne devait pas passer avant 18 heures. Daphné l’avait appelé en catastrophe ce matin, lorsque son chauffe-eau l’avait lâchée. Elle avait des scrupules à toujours le solliciter pour des travaux de dépannage alors qu’il attendait tellement plus – elle l’aurait juré – de leur relation. Etait-elle cruelle ? Etait-il vraiment amoureux ? Avait-il juste envie d’elle ? Connaît-on jamais les pensées des gens…
18 heures, ça lui laissait quatre bonnes heures à lire, boire du thé, kiffer, comme disait Théo, le petit voisin du sixième. Elle aurait appelé ça autrement : une certaine idée du bonheur, une félicité simple, à portée de main.

Plongée dans la deuxième partie de l’Anomalie, elle poussa un petit cri quand ce qu’elle prit d’abord pour un insecte vint griffer le silence par son délicat tourbillon. La chose voleta avec malice, avant de se poser sur le ventre nu de Daphné. C’était carré, blanc avec des lignes noires, et ça n’avait pas l’air hostile.
Elle referma le livre et saisit le petit morceau de papier déplié – car c’était bien de cela qu’il s’agissait – tombé du ciel. Du ciel ? Ou plutôt des étages supérieurs ? Curieuse, Daphné lut la phrase tracée d’une écriture vive, mais élégante. Absorbée la minute avant par la prose d’Hervé le Tellier, prête l’instant d’après à l’abandonner pour découvrir les mots d’un autre.

Ceux-ci étaient aussi simples que sibyllins : « Je ne peux pas vivre avec toi si tu vis toute seule. » Daphné se leva d’un bond, envoyant valser le Goncourt blanc, le plaid rose et le mug jaune à moitié plein. L’abandon littéraire était loin, mis KO par une petite phrase mystérieuse. Et surtout, anonyme. Mais ce « message » lui était-il vraiment destiné ?

Réfléchissons, se dit-elle. Elle vivait au troisième étage. Dessous, Luce Michard, 85 ans, encore vaillante, mais jette-t-on des billets énigmatiques à une vieille dame ? A côté, Pierre Ravalec, vieux loup acariâtre, fourbe et sourd, détesté par toute la copropriété. Pour lui, les mots eurent été moins tendres ! Au premier, Louise Dubreuil, ancienne diva dépressive que nul n’aurait osé perturber, et les Antonelli, toujours accrochés l’un à l’autre, lui, jaloux comme une teigne, pas le genre de mari auquel on risquerait de se frotter. C’était donc à elle que l’auteur de la phrase s’adressait. Forcément.
Mais pourquoi elle ?
« C’est évident, ma chérie, aurait répondu Alice, sa meilleure amie. Tu es belle comme un camélia et tu es la seule à ne pas le savoir ! »
Peut-être, après tout. La question n’était donc pas « Pourquoi moi ? », mais « Qui ? »
Une phrase pareille, c’était plutôt direct, comme entrée en matière. L’homme – car c’était un homme, ça se devinait au tracé, qui transpirait d’une impatience toute masculine – devait être nouveau dans l’immeuble. De vieux voisins ne jouent pas à ces jeux-là, pas comme ça…

Daphné réfléchissait, soupesait, envisageait, quand un deuxième insecte, suivi d’un troisième, vinrent terminer leur vol respectivement dans le sapin en pot et sur la table basse. Elle les attrapa promptement, avant que la brise ne les chasse, et les ouvrit avec l’empressement d’une amoureuse. « Faire quelque chose que je n’ai jamais fait. » et « La réponse à mes questions était à mes côtés »
Rien à dire, cet homme-là savait écrire. C’était troublant, délicieusement romantique. On sentait dans ces mots toute l’audace des timides lorsqu’ils se lancent enfin.
Alors, qui avait osé ?
Et là, Daphné sut. Ça ne pouvait être que lui. Ce type un peu étrange, arrivé un mois plus tôt avec ses instruments, ses toiles et ses livres. Elle l’avait croisé plusieurs fois dans l’ascenseur et au supermarché. « Bonjour. » « Bonsoir. » L’aurait-elle remarqué s’ils n’avaient pas été voisins ? Sans doute que non. D’une beauté trop douce et trop tiède, il n’était pas de ces hommes sur lesquels les regards s’attardent.
En réalité, c’était Théo qui, sans le vouloir, lui avait révélé une autre facette du personnage, alors qu’ils parlaient de tout et de rien, comme souvent après le cours d’allemand hebdomadaire que Daphné lui donnait depuis quelques mois. Ce jour-là, ils papotaient sur les voisins, rivalisant d’anecdotes plus ou moins banales, quand Théo avait affirmé, catégorique :
« Le mec du cinquième, il est bizarre de ouf !
– Tu peux développer ? »
Théo avait plissé les yeux et soufflé, avec des airs de conspirateur :
« Ben, l’autre jour, on était dans la cour, on a commencé à discuter, il m’a demandé mon âge, ce que je voulais faire plus tard, ce genre de trucs que les adultes se sentent toujours obligés de demander aux ados. Architecte, je lui réponds. Mais vous, vous faites quoi ? Et là, il me sort : “Moi ? Je suis une sorte de passeur de rêves…” Passeur de rêves, carrément. Bizarre de ouf, je te dis. »

Daphné avait envie de chanter à tue-tête. Comme Théo, elle avait 15 ans à nouveau. Un « passeur de rêves » chargeait le vent de lui délivrer ses mots ! L’originalité et la poésie du procédé étaient tout simplement irrésistibles.
Mais déjà un autre papier tombait, puis un deuxième, et un troisième. Depuis combien de temps Daphné n’avait-elle pas reçu déclaration aussi empressée ? En avait-elle jamais reçu, d’ailleurs ?
En moins d’une heure, c’était déjà devenu un cérémonial, comme celui du thé ou de la prière, et c’est avec une concentration toute mystique que la jeune femme prit connaissance des nouvelles missives du Passeur (avec une majuscule).

« La lâcheté est une tentation et je ne préfère pas être tenté. » Quoi ? Déjà lâche avant même d’être engagé ? Il y allait un peu fort ! Ou alors était-ce une manière de confesser une faiblesse…
Passons à l’autre : « Le masque et le tuba attendent dans la valise. » Décidément, ce prétendant avait l’art de souffler le chaud et le froid : après avoir évoqué la lâcheté d’un éventuel abandon, il abordait de possibles vacances à deux, une évasion loin de tout et de tous avec l’Océan pour seul complice…
Allez, vite, le suivant : « Boire du thé à l’eau de parapluie. » Ici, l’allusion à la vie commune était claire, mais il s’agissait d’un quotidien atypique, « du thé à l’eau de parapluie », quelle géniale trouvaille !
Daphné leva la tête, fébrile, inquiète de voir se tarir la source des mots. Cinq minutes passèrent. Le vent s’était levé, tandis que son enthousiasme tout neuf retombait déjà. Un papillon faillit faire renaître l’espoir, mais ça n’était qu’un lépidoptère sans intérêt et sans mots ! Au bout d’un interminable quart d’heure de silence aérien, Daphné dut en prendre son parti. C’était terminé.
La frustration et un début de colère commençaient à poindre. Ce fut comme un signal, qui révéla l’incongruité de la situation et sa naïveté surtout. Qu’était-elle allée se mettre en tête ? Déclare-t-on sa flamme en laissant s’envoler des papiers ? En 2021 ? Il fallait vraiment qu’elle soit naïve et que sa vie soit bien vide pour que Daphné ait pu interpréter ainsi une « pluie » sûrement accidentelle. Un jeu de société. Voilà. Ça devait être ça.
Résignée et un peu refroidie, elle remit son peignoir, récupéra le livre et le mug ébréché  pour aller se lover dans le canapé du salon, ses petits papiers bien serrés dans la main. De là, elle en vit voleter un dernier, qu’elle décida d’ignorer, bien que tiraillée par la curiosité. Ecartelée entre l’imagination et la raison, elle finit par s’endormir.

Un violent coup de sonnette la tira d’un sommeil agité. C’était sûrement Stéphane, en avance, comme toujours. Ça devait être un TOC chez lui, sûrement l’une de ces petites choses, avec sa manie des listes et sa collection de boules à neige, qui faisaient que Daphné préférait garder certaines distances.
Deuxième coup de sonnette, plus insistant. Pas le style de Stéphane. Théo, peut-être ? Peu probable, ça n’était pas son jour… A moins qu’il ne se soit encore disputé avec son père ?
Vaseuse et un brin agacée, Daphné referma le peignoir et entrebâilla la porte.

A moins d’un mètre d’elle, le voisin du sixième, Passeur de rêves autodéclaré, passait d’un pied sur l’autre, tripotant sa tignasse châtain clair d’une main nerveuse tout en se mordant les lèvres. On aurait dit un petit garçon. On voyait qu’il s’était habillé à la hâte. Mal boutonnée, sa chemise trop cintrée dévoilait un bout de peau mate.
Etonnant comme on scanne ce genre de détails d’un seul coup d’œil, pensa Daphné, tellement troublée qu’elle en lâcha ses papiers. Les yeux gris du Passeur poète passèrent de son visage au paillasson.

« Ah, j’en étais sûr ! bégaya-t-il… Je suis navré, j’ai dû les laisser s’envoler.
– Laisser QUOI s’envoler ?
– Eh bien… les petits papiers de… de mon atelier sous les toits ! »

Il haussa les épaules et se pencha pour ramasser les carrés blancs l’un après l’autre avec un soin respectueux, comme s’il se fût agi de saintes reliques. Perplexe, Daphné le regardait faire, accroupi à ses pieds.
Vaincue par ce sphinx improbable, elle attendit qu’il se relève pour l’inviter à rentrer.
Elle avait toujours adoré en découdre avec les énigmes. Et celle-ci était prometteuse.

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