« L’affaire est dans le sac »

Je me rappelle quand elle me donnait rendez-vous sur le parking circulaire de sa résidence où trônaient de grandes « Cortaderia Selloana » ou plus communément nommées « Herbes de la Pampa ». Je la voyais arriver au loin, le rose aux lèvres, son brushing blond-doré impeccable, portant ses belles lunettes de star, son sac en croco au bras, marchant avec légèreté vers son auto préférée : une petite Peugeot rouge brillante, comme laquée d’un vernis à ongle aussi vermillon et lisse que les siens. Ses ongles mêmes, qui agrippaient le volant avec assurance et nous conduisaient sur les étroites routes normandes. Nous étions bien, nous étions deux, nous profitions des paysages, cernées de toutes parts par les pommiers et les champs de colza. Les chevaux nous faisaient signe de la tête, nous étions heureuses. J’admirais ma grand-mère de profil, avec ses grains de beauté éparpillés dans le cou, son front droit, ses pommettes rieuses, son petit nez en trompette parfaitement placé au milieu de son visage à la Bardot qui avait tant de fois semé le doute dans sa jeunesse (il parait qu’elle avait déjà signé plusieurs autographes factices à son nom). Je contemplais ses yeux bleus marines profonds, plus sombres encore que le plus vif diamant. J’aimais leur intensité lorsqu’ils fixaient la route avec insistance puis se détachaient subitement d’elle d’un air rêveur pour admirer les coquelicots sauvages égarés qui parsemaient de temps à autres les rebords de la chaussée. Nous arrivions à Courseulles-sur-Mer : c’était jour de marché. Il fallait connaître pour savoir où se garer mais notre destination était toujours la même : « L’affaire est dans le sac ». C’était une sorte de bazar géant où l’on pouvait absolument tout trouver : de la vaisselle, des vêtements, des cloches, des rideaux, des pierres précieuses (pas si précieuses en réalité), des lumières, des plumes bariolées, tout ça pour la modique somme de quelques francs ! Un bonheur pour ceux qui préfèrent décider de leurs achats eux-mêmes plutôt que de se faire acheter par la publicité, un coin de paradis pour les amateurs de ces petites choses futiles que l’on acquiert pour peupler nos maisons et nos cœurs. Aujourd’hui, cette caverne d’Ali Baba a mis les clés sous la porte (il faut croire que les quelques francs accumulés ne suffisaient pas car c’est aujourd’hui devenu une poissonnerie) et ma grand-mère est partie continuer ses achats compulsifs dans le firmament. Mais même si désormais je ne pousse les larges portes de cet endroit magique que dans mes songes, il demeure un havre de paix intérieur éternel où mon âme aime à se balader pour raviver mes souvenirs en vrac et me replonger encore une fois dans le regard espiègle de ma grand-mère lorsqu’elle avait fait une trouvaille, affichant fièrement le petit sourire satisfait que l’on esquisse quand on a l’impression d’avoir fait « une bonne affaire ».

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