Nuit sans Lumière

Il n’était pas vraiment le même mais n’avait pas vraiment changé. Elle le distinguait au loin, patienter devant l’arrêt de bus de la place de Clichy, celui juste à côté du tabac ouvert 24H/24 qui les avais sauvés tant de fois lors de pénuries de clopes en rentrant de soirées arrosées. Quand ils étaient jeunes, fougueux, insouciants, adulescents, quand Venise était pour eux un paradis, quand l’amour n’avait pas encore duré trois ans, quand ils ne se posaient pas d’autres questions que d’avancer ensemble jusqu’à demain, quand tout allait bien quoi. Maintenant c’était différent, il y avait eu la vie, ses galères, ses deuils, ses peines, le poids écrasant de la routine, les tromperies, les mensonges, les larmes, Mike Brandt en boucle, la flemme de tout, le poids du travail sur les épaules, la pression sociale, la volonté de devenir quelqu’un de mieux, etc. Quinze ans après eux, elle avait grossi, lui aussi. Il s’était dégarni, elle aussi. Et alors ? Elle se moquait bien à présent de la carapace. Sa cruelle beauté s’étant fanée, les plis des années ayant rongé ses traits, elle s’était rendue compte après tout ce temps qu’il avait été le seul homme à la voir elle, véritablement, pour ce qu’elle était, pour la simple légèreté des 21 grammes de son âme. Elle le lui avait pourtant mal rendu cette tendresse, comme si elle avait voulu se persuader au fond d’elle qu’un être capable de l’aimer autant ne pouvait exister, qu’elle ne pouvait qu’être déçue et que la seule issue possible était de saboter la relation avant qu’elle n’explose. Elle avait rencontré un ange et lui avait fait vivre l’horreur. C’était ainsi. Elle avait ensuite passé son temps à enchaîner les histoires de cœur sans lendemain, les « walk of shame » du dimanche, les « bye-bye » inconnus et gênés au petit-déjeuner. A trop chercher à jouer la femme libérée, elle était devenue prisonnière de sa soif de liberté, de son envie de se perdre, de savourer la vie intensément, comme Epicure pensaient-ils, mais surtout comme captive d’elle-même, savait-elle. Elle appréhendait ces retrouvailles, elle avait peur de l’aborder. Il se tenait droit, près de son vélo, et elle se souvenait avec humour comme cette même passion pour le vélo avait pu l’agacer autrefois. Elle décida pourtant d’aller vers lui et lui dit : « Bonjour Jean ! Contente de te revoir ». L’homme lui jeta un regard interloqué et lui répondit avec un sourire gêné. Elle reprit de plus belle : « Jean ! Ca va ? » C’est alors que l’inconnu regarda la pauvre femme aux yeux perdus, ravagés par l’alcool et lui répondit : « Madame, je suis désolé mais je ne suis pas Jean, vous faites erreur sur la personne. » Elle regarda alors attentivement le poignet de l’inconnu, il n’y avait pas le tatouage d’ancre marine que portait son bien-aimé, juste une gourmette plaquée or cheap avec « Fifou » écrit dessus. Ce n’était donc pas lui. Elle s’était trompée. Car il n’était pas là et ne le serait plus jamais. Elle s’enfonça dans les pénombres de l’avenue de Clichy pour une autre Nuit sans Lumière.

Ce contenu a été publié dans Atelier au Long cours. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.