Maître zinzin et son confrère (fiction)

La silhouette drapée dans un long pardessus gris, Albert ne passait pas inaperçu. C’est quand il est mort que j’ai appris qu’il était prénommé Albert. Tout le monde l’appelait Al. C’est sur la plaque funéraire que j’ai appris son patronyme. Unisson. Albert Unisson, c’est banal ; Al Unisson, ça faisait rire, ou pas. Le nom de son étude était construit de ses 2 prénoms, Albert et Victor. Ça donnait AVC, pour Albert Victor Conseils. Ça aussi, c’était drôle. Plus ou moins.

Al était notaire. On le disait bizarre, depuis un soir d’été 2020. Il s’était senti étrange, le visage à demi affaissé. Le médecin convoqué en urgence avait grimacé. « Pas bon, ça ». Mais Al était obstiné, et il revint vite aux affaires, en dépit des réticences médicales. Depuis ce soir d’été 2020, entre quelques saillies empreintes de lucidité, ses phrases étaient devenues un fouillis de mots, eux-mêmes mélange de consonnes et voyelles qu’il convenait d’ordonner.

Lorsque Adrien, mon père, téléphona pour prendre rendez-vous, en vue d’un conseil patrimonial, Al demanda :

– Quand vendrez-vous ?

Hébété, mon père demanda :

– C’est pour cela que je viens vous voir.

– Bien ! Viandez quand vous votez !

Adrien soupira en raccrochant, se tourna vers Sophie et l’interrogea :

– Tu crois que je peux traduire sa phrase en « Venez quand vous voulez ? ».

Sophie acquiesça. Fallait-il avertir le docteur Harisson ? Ce serait intrusif, il se réfugierait derrière le secret médical. Fallait-il déployer des trésors de bienveillance pour alerter le notaire de ses troubles d’élocution ? Ce serait risquer des représailles, un refus net et définitif de conseiller les clients. Qui sait de quoi Al Unisson était capable ? Avant ce soir d’été 2020, on ne le savait pas vraiment. Mais après, encore moins !

Adrien retrouva le numéro de portable du notaire et envoya un SMS :

« Cher Maître, je viendrai solliciter vos conseils à l’étude mardi 2 à 15h. Êtes-vous d’accord ?

Adrien Bouvar ».

Albert répondait :

« Cher Élève, c’est un peu tôt pour le goûter, mais tu es le bienvenu. Al. U.»

Décidément, Albert avait de l’humour. à son insu.

Mardi 2. Adrien se prépara, et sonna à l’étude. Albert ouvrit, et sursauta :

– Tu fais bien plus vieux que ton âge. Entre ! Il va pleuvoir ; le chat est de mauvaise humeur. Il fait toujours ça avant la neige.

Les 2 hommes s’assirent autour d’une table ronde, et Adrien entreprit d’exposer la raison de sa visite.

– Cher Maître… Ou cher Albert… Voilà. Ma mère nous a quittés il y a 6 mois. Elle était propriétaire d’un appartement situé dans la résidence des Vigatanes1, à Saint-Cyprien. Nous aimerions que vous nous conseilliez : pensez-vous que nous devrions le vendre, Alice et moi ? Ou bien le louer aux vacanciers ? Et une SCI entre les enfants d’Alice, et les miens, vous en pensez quoi ?

Un silence, de plus en plus dense, envahit la pièce.

– Albert ? Maître ?

– Hein ? Qui ça ?

– Vous !

– Ah ! Moi ? Eh bien… si je comprends bien, votre mère est partie. Elle va peut-être reverdir. Et vu vos cheveux, elle est plus proche de Simone Signoret dans le Chat que de Brigitte Bardot dans le Franprix ! Quel fils indigne si vous vendez son taudis. Enfin ! Un peu de respect pour la personne qui vous a torché.

Sur sa chaise, Adrien avait pâli. Il se sentait grondé comme un petit garçon sur le point de faire une bêtise.

On sonna à la porte. Alice, la sœur d’Adrien, franchit le seuil de l’étude. Elle se pencha vers son frère, et lui chuchota :

– Je n’allais quand même pas te laisser dilapider l’héritage de maman, seul, avec ce type sénile !

Un clin d’œil servit de point final. Alice avait le chic pour enfoncer des banderilles dans le cœur du frangin.

– Maître Albert ! Vous vous souvenez de moi ? Alice Bouvar ! Comme nous sommes les 2 seuls enfants de maman, il est normal que j’assiste à cette entrevue, n’est-il pas ?

– Hein ? Vous êtes une famille pompeuse… Ce serait plus tactile si elle n’avait qu’un enfant. Ou une gosse. Ou pas de mioches du tout. Viande aux jachères, et zou ! Les sous-sous dans la po-poche ! Et… vous savez quand elle reverdira votre maman ? Votre frère Airderien est très secret…

– Oh, vous savez… elle est partie là-haut.

– Ah ! Avec Air Transe ? C’est une bonne compagnie. On peut attendre son retour, vous savez. Les crash avec Air Tranche sont rares. Encore moins les détournements !

Alice se pencha de nouveau vers son frère et marmonna entre ses dents :

– Abruti ! On n’arrivera à rien avec ce vieux schnock ! Tu le fais exprès ou quoi ?

Penaud, Adrien murmura :

– Je croyais que ça passerait crème, après le fameux soir d’été 2020.

– Eh bien, tu t’es superbement planté ! Je te préviens ; c’est moi qui vais prendre rendez-vous avec un notaire. La partie ne fait que commencer !

*

**

Deux mois plus tard, Alice et Adrien se présentèrent à l’étude de Maître Alési. Sa réputation dépassait les limites du département. Il était vanté jusqu’à Lyon. Son tampon ornait tous les principaux actes de ventes des propriétés, des plus miteuses aux plus luxueuses.

Son coup de génie avait été la vente d’un ponton, dans le port de Saint-Cyprien. Les plaisanciers surpris devaient acheter des tickets d’entrée pour fouler les planches et accéder à leur propre bateau.

L’affaire fit beaucoup parler dans la gazette locale.

Alice se disait bien qu’un homme aussi doué pour chanter les beautés d’une bicoque délabrée serait en mesure d’appâter une clientèle prête à tout pour habiter un logement si près de la plage. Il avait convaincu les vendeurs que la mention « les pieds dans l’eau » susciterait la méfiance sur une annonce. On pouvait imaginer que la zone était inondable. Alors, il proposa le label « prêt à nager ».

Avec autorité, Maître Alési proposa 1 millions d’euros comme prix de vente de l’appartement de Madame Bouvar. Chérot, le mètre carré.

– C’est le prix de la mer, affirma-t-il.

Il prit une mine grave, et, s’adressant à Alice et Adrien, déclara :

– Afin que Bercy ne vous étrille pas, je vous propose le partage suivant : 100 000 euros pour chacun et 800 000 euros pour moi. C’est un énorme cadeau que je vous fais, croyez-moi !

Alice était en pâmoison devant le notaire. Adrien beaucoup moins.

– Elle me reproche un Maître zinzin, et elle m’impose un maître chanteur ! Quelle plaie. Ah ! Si seulement j’étais fils unique…


1 Se prononce « bigatanes ». Sorte d’espadrille catalane avec des lacets.

A propos Emmanuelle P

C'est un peu par hasard que j'ai découvert le plaisir d'imaginer des histoires. D-Ecrire des vies. Et j'ai trouvé avec Cécile et Philippe, et tous les participants, de quoi cultiver l'enchantement. Merci à tous.
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5 réponses à Maître zinzin et son confrère (fiction)

  1. Marija D dit :

    Merci Emmanuelle pour ce partage, cet « héritage ».
    Es-tu sûre qu’il s’agisse bien d’une fiction ?

  2. Emmanuelle P dit :

    Même si j’ai utilisé des traits de caractères de personnes de la famille, une ville que je connais, j’ai précisé « fiction » car je n’y suis pas allée avec le dos de la cuillère pour me moquer. Mais je me dis que par moment, lors d’un héritage, on peut se trouver dans des situations cocasses…

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  4. Aliette S dit :

    Très drôle ce texte bien enlevé , je me suis bien amusée.
    Merci
    Aliette

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