Pour un train errant

Alice s’est fâchée très, très fort. Son frère Adrien a rejeté la proposition de Maître Alési1. Et si le maître zinzin (Albert Unisson), avait raison ? Et s’il était indigne de vendre l’appartement de madame Bouvar, la mère de Alice et Adrien ?

La frangine, dans un énième emportement d’une grande violence, s’est muée en dragon, crachant sa douleur de feu.

– Je rachète tes parts et tu te casses ! Je ne veux plus te voir… Non ! On ne fera pas de l’appartement de maman un mausolée. Tiens, signe, là, en bas. Va-t’en !

Adrien, hébété, part, tête baissée. Le fil est cassé. La tendresse qu’il avait envers Alice laminée. L’a-t-elle jamais aimé ? Le frère et la sœur sont comme ces vieux couples qui ne savent pas se parler sans se hurler dessus. Leur mère était en partie faite comme ça. Elle donnait sans cesse des ordres à leur père.

– Édouard, va acheter du pain ! Prends 1 baguette ! Un peu moins cuite que celle d’hier !

Il revenait, manifestement heureux d’avoir anticipé la demande d’acheter l’Indépendant, le journal local. Mais ce n’était pas suffisant.

– Édouard, pour le dîner, il me faut 3 tomates, 2 courgettes et 1 aubergine. Tu iras chez Jéromine, hein ! La mère Suniac n’a pas voulu que je goûte une de ses pêches. Dès que les touristes arrivent, elle devient pénible. Elle a perdu une cliente !

Édouard obéissait. Pendant qu’il errait dans les rues de la ville basse, il n’entendait plus les invectives de sa femme. Il savait qu’elle allait lui redemander encore un truc, un détail, une peccadille. Elle asseyait ainsi sa toute-puissance.

Ces injonctions permettaient à Édouard de sortir le matin. Coursier plus de 30 ans avant la mode des Uber. L’après-midi, il se soustrayait aux ordres de son épouse, dans la sieste. Puis, c’était l’heure des boules. La pétanque, c’était sacré. Enfin, entre 18 et 20 heures, résonnaient la litanie des courses à prévoir le lendemain, les querelles autour de la table à débarrasser, de la vaisselle à faire, essuyer, ranger, du balai à passer, de la poubelle à sortir.

Avant de partir, là-haut, brutalement, Édouard avait confié à son fils un de ses rêves.

– J’avais mon filet de courses. Ta mère m’avait demandé de lui acheter une pelote de laine. Tu te rends compte, une pelote ! Mais je n’y connais rien, moi, en tricot. Elle m’avait imploré d’aller chez Jéromine. C’était le bazar du village. Tu y achetais du savon, de la laine, des piles, et des légumes. Mais Jéromine, elle me charriait. Elle me demandait la taille des aiguilles, essayait de me noyer dans les numéros des couleurs. Tout ça parce que ta mère ne voulait pas aller elle-même faire sa tournée. Elle n’y allait qu’avec les petits-enfants. Comme ça on disait qu’elle était épatante. 

Bref, j’ avais mon filet, vide, et j’ai eu un flash. Un train, tout seul, sur des rails. Je n’avais jamais remarqué que derrière le stade il y avait une gare. Le bus avait supplanté tout. Le train, il passait dans les rues, pour les touristes. Sur des roues. C’est du cirque, tu ne trouves pas ?

Alors, je suis monté dans ce train errant. Le premier wagon était si beau avec ses banquettes satinées. J’ai effleuré le tissu de mes doigts, comme ça, tu vois. C’était soyeux, je me suis assis. C’était moelleux. Je me sentais comme un prince. L’intérieur sentait la cire que l’on vient d’appliquer sur le bois. J’adorais cette odeur là !

Et puis, un enfant est arrivé de nulle part. Je crois qu’il te ressemblait. Il m’a dit :

– On y va ?

– Où ? Où ça ?

J’étais embêté, je me suis dit que ta mère allait gueuler, si je traînais en route. Pour une pelote. Et zut ! Je me suis dit que j’avais assez donné de mon temps pour ma femme. Alors j’ai répondu au petit bonhomme.

– Allons y !

Le train s’est doucement ébranlé ; on a pris des virages, la montagne dominait la vallée. Au loin, la baie scintillant de bleu et blanc. Je ne l’avais jamais vue sous cet angle. Je me sentais profondément heureux de cette liberté nouvelle. Peut-être cette escapade allait me coûter cher, si ta mère avait un accident à la maison, si elle paniquait. Tu sais, dans le village, la médisance était un sport national. On allait dire que j’étais un lâche, à laisser une épouse seule chez elle. Mais un instant, j’étais sorti de son ombre. Et ça, c’était énorme, comme on dit chez les jeunes.

*

**

Adrien se rappelle la confidence de son père, sur la route qui le mène nulle part. Le fils errant sur les traces d’un train fantôme, sésame pour un nouveau monde. Il se promet que, chaque fois que dans la peine il se perdra, dans le rêve de son père il retournera.

Adrien erre encore.

Une gare. En vrai. Adrien consulte les destinations.

Nantes.

Paris.

Barcelone.

Bruxelles.

Nantes, c’est près de l’Atlantique. Cela l’inspire. Atlantique rime avec Amérique. Amérique rime avec rêve. Rêve rime avec résolution. C’est décidé, Adrien prend le train. Il laisse derrière lui ceux qu’il aime, et ceux qui l’aiment, peut-être mal.

Un aller simple. Sans retour ?


A propos Emmanuelle P

C'est un peu par hasard que j'ai découvert le plaisir d'imaginer des histoires. D-Ecrire des vies. Et j'ai trouvé avec Cécile et Philippe, et tous les participants, de quoi cultiver l'enchantement. Merci à tous.
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2 réponses à Pour un train errant

  1. Monique M dit :

    Qu’est-ce que j’ai aimé ce texte ! son style, ce qu il raconte. Son dynamisme. Je vais en lire plus d’Emmanuelle

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