L’échappée belle

Le mois de septembre. On n’y peut pas grand chose, c’est le cycle infernal des mois et des saisons. C’est comme ça, après l’été, les vacances, le farniente, irrémédiablement arrive l’épouvantable mois de septembre. Corinne déteste le mois de septembre, elle n’aime pas trop le mois d’octobre non plus, et novembre n’en parlons pas. Mais cette année, elle décide de résister à la mélancolie qui la gagne habituellement en cette saison. Ne pas tout de suite replonger dans un rythme infernal, s’oublier dans le travail et dans le quotidien. Il lui semble qu’elle s’était fait la même promesse l’année précédente, et encore celle d’avant. Mais bon.

Aujourd’hui c’est samedi, Corinne est libre. Une liberté toute relative, évidemment, elle est parfaitement lucide là-dessus. Elle sera libre après avoir fait le marché, préparé le petit déjeuner des enfants puis étendu la machine qu’elle a lancé hier soir. En arrivant sur le marché, elle est découragée par la foule. Est-ce que tout le monde a exactement le même programme qu’elle le samedi matin ? C’est agaçant de perdre son temps inutilement à faire la queue chez le primeur, puis chez le fromager et enfin chez le fleuriste. C’est du temps de liberté en moins, elle se dit. Corinne aperçoit sa voisine Nathalie dans la queue du primeur. Elle aime beaucoup Nathalie mais qu’est -ce qu’elle est bavarde. On est sûr d’en prendre minimum pour un quart d’heure. Corinne décide de commencer par le fromager aujourd’hui, c’est bien de rompre la monotonie du quotidien, de casser les habitudes. Et puis elle sait que Nathalie n’aime pas le fromage. Une fois son caddie chargé de fromages puis de son bouquet de la semaine, des tournesols, il y en avait encore, elle retourne vers le primeur. Le passage dans l’allée est difficile, les poussettes et les caddies gênent son mouvement qu’elle aimerait plus rapide comme toujours. Une fois repartie du primeur, et après un crochet par le volailler, elle sent une main sur son épaule, elle se retourne et se retrouve nez à nez avec Nathalie. Elle affiche immédiatement un large sourire mais n’en pense pas moins. Elle voit le décompte de son temps de liberté s’accélérer. Nathalie lui propose d’aller prendre un café pour se raconter les vacances et débriefer la rentrée. Elle s’entend accepter sans vraiment l’avoir décidé, elle ajoute même “avec plaisir”, alors qu’elle a juste envie de s’enfuir en courant vers la liberté qu’elle s’était promise. Elle tente tant bien que mal de s’intéresser à la conversation, de donner le change, d’être présente, d’alimenter de temps en temps, de relancer Nathalie, qui de toute façon n’a pas vraiment besoin qu’on la relance. Au bout d’un quart d’heure, elle ne tient plus, il faut qu’elle s’échappe. Elle prétexte du courrier urgent à ouvrir. A-t-on déjà trouvé prétexte plus étrange ? C’est pas grave, elle s’en fout, elle n’a trouvé que ça et malgré la fraîcheur matinale, elle étouffait.

Enfin elle respire. Elle décide de ne pas rentrer tout de suite. Elle erre sans but dans les rues de son quartier, elle lève les yeux vers le ciel, il est bleu laiteux ce matin, un bleu qui ne se décide pas vraiment à être bleu, elle s’étonne d’une façade qu’elle n’avait jamais remarquée, on dirait qu’elle se gondole sous l’effet d’une chaleur imaginaire. Elle respire, elle retrouve un rythme cardiaque apaisé. Là, dans cette déambulation sans but, elle se perd dans ses souvenirs, elle se perd en conjectures. Et si elle plantait là son caddie, et si elle prenait le métro jusqu’à la gare Saint Lazare, et si elle montait dans le premier train pour la mer. Sa mer lui manque viscéralement. Oui c’est ça, l’absence de la mer lui fait comme un trou à l’intérieur, un vide au creux du ventre. Ça serait quelque chose, ça aurait de la gueule cette échappée belle. S’enfuir sans rien dire à personne. Elle se demande au bout de combien de temps on s’inquièterait. Et si elle ne répondait pas au téléphone, qu’est ce que feraient les enfants ? Et son mari ? Serait-il furieux ou inquiet ? D’abord furieux puis inquiet ou inquiet puis furieux ? Parce que ça ne se fait pas de planter tout le monde comme ça un samedi matin de septembre. Non, ça ne se fait pas. Corinne s’agace de ses propres rêveries inutiles. “Maintenant tu reprends ton caddie, tu passes à la boulangerie et tu rentres !”. Elle pousse la porte de son immeuble, cette vieille porte en bois déglinguée et familière, hyper lourde, qu’elle doit pousser avec l’épaule. Elle se retrouve dans la cour de l’immeuble, havre de paix ou prison dorée, elle ne sait plus. La lourde porte se referme derrière elle, le bruit mat et sourd agit comme un déclic. Ça ne se fait pas, mais elle va le faire. Elle abandonne le caddie au milieu de la cour, elle emporte juste le bouquet de fleurs, et prend la direction du métro. Une fois assise, privilège du samedi matin, elle consulte les horaires, il y a un train dans 35 minutes. C’est parfait, elle prend une place. Au moment de payer, elle a quelques secondes d’hésitation et de culpabilité, mais elle voit son pouce appuyer sur le bouton “payer” sans qu’elle y soit pour quelque chose. Voilà c’est fait. Et 30 minutes plus tard, elle est installée dans un wagon à moitié vide. Ou à moitié rempli de cinglés comme elle ?

Une annonce prévient que le train va partir, la sonnerie des portes qui se ferment, et le train démarre. Elle ne peut plus faire machine arrière. Son téléphone a déjà vibré plusieurs fois. Elle envoie un message à son mari. “Je vais voir la mer, ne t’inquiète pas.” Et puis un second message. “Le caddie est dans la cour. Il y a des pains au chocolat pour le petit déjeuner, un poulet et des haricots verts pour ce midi.” Il l’appelle immédiatement, elle ne répond pas. Il lui envoie un message qu’elle ne lit pas. Et puis elle envoie un autre message, un message à sa mère. Sa mère qu’elle ne voit plus depuis des années, depuis l’accident, depuis presque 5 ans maintenant. « Maman je suis dans le train. J’arrive à 11h50. Viens me chercher, on ira manger face à la mer.” Au moment d’appuyer sur envoyer, elle réalise qu’elle n’a pas respiré en écrivant le message, un message en apnée. Elle prend une grande inspiration, les larmes ne sont pas loin. Surtout ne pas pleurer, ne pas céder à la panique, sinon c’est foutu. Elle est si fragile, tout est si fragile. Son téléphone n’arrête pas de vibrer. Son mari. Son fils. Sa fille. Elle ne lit pas les messages, elle n’en a pas le courage. Et puis un message de sa mère. “Je serai là. Je suis tellement contente.” Maintenant qu’elle sait, elle éteint son téléphone. Ce simple message la bouleverse. Voilà c’est foutu, elle pleure, et elle n’a même pas de mouchoirs. Elle a l’impression que tout le monde la regarde, elle doit vraiment avoir l’air d’une paumée, d’une cinglée. Pour une fois Corinne décide de s’en foutre. Elle renifle bruyamment et sèche ses larmes avec la manche de son pull. Elle va voir la mer et sa mère. Et finalement pour aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte. Elle est bouleversée et elle a peur. Peur de ne pas réussir à pardonner, peur de culpabiliser devant la tristesse et la solitude de sa mère, peut de ne pas y arriver, de ne pas trouver les mots, d’être gauche comme devant une inconnue. Elle relit le message de sa mère. “Je suis tellement contente.”. Sa gorge se serre à nouveau. Est-elle contente, elle ? Elle ne sait pas trop, elle n’arrive pas à analyser ce qu’elle ressent, mais enfin, oui, il lui semble qu’elle est plutôt contente. Contente et terrifiée. C’est sa décision. En fait non, on ne peut pas parler de décision. C’est comme un instinct bestial qui s’est réveillé quand la porte de son immeuble parisien s’est refermée et qui l’a poussée dans ce train. C’est comme si le brouillard dans lequel elle évolue depuis 5 ans s’était enfin levé. C’est ce qu’elle devait faire. Oui, c’est ça, ça relève du devoir, un devoir familial, un devoir filial.

Le train vient de passer Lisieux. Plus que vingt minutes, et elle sera face à sa mère. Et si elle ne descendait pas du train. Elle pourrait aller jusqu’à Cherbourg. Là bas aussi il y a la mer. Elle sait qu’elle ne le fera pas, c’est fini, elle arrête de se dérober, elle ne va plus reculer. Elle va descendre du train. Pour la première fois en cinq ans, elle a envie de voir sa mère, viscéralement, comme pour la mer, ça lui fait soudain comme un trou dans le ventre, l’absence de sa mère. Ça y est, le train entre en gare de Caen, son cœur palpite, elle n’a plus de jambes. Elle cherche un bagage qu’elle n’a pas avant de réaliser qu’elle est juste partie avec un bouquet de fleurs, un bouquet de Tournesols. Comme les fleurs, Corinne a enfin décidé de se tourner vers le soleil.

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