Photo

Ce jour là tu marchais tranquillement dans les rues de ton village, suivi par quelques chiens. Pas de pluie, jamais de neige, une sécheresse persistant qui brûle les cultures, vide les puits, et affame tout le monde.

 

Un grand homme roux est arrivé dans une énorme jeep et s’est mis à marcher près de toi. Tu as eu un peu peur, il était si blanc et puis son drôle d’accent et ses énormes chaussures à lacets. Tu n’en avais jamais vu. Le plus souvent tu marchais pieds nus pour ne pas user ton unique paire de tongs. Tu avais douze ou treize ans et tu ne fréquentais plus l’école. Deux fois par jour tu allais chercher de l’eau avec tes sœurs.

Tu as eu envie de t’enfuir mais il s’est approché de toi. « hé petit reste là, je veux juste te photographier, c’est ok ? » tu n’as pas compris grand chose, tu as hésité. « Selim tu es trop beau, fais attention, je t’assure, bien trop beau » te dit ta sœur aînée, celle qui veut partir à la ville.

 

Il a sorti de son sac à dos un appareil photo que tu as regardé, étonné, émerveillé. Avec plein de gestes il t’a expliqué que toi aussi, après, tu pourrais prendre des photos. Il t’a montré comment prendre la Pose en répétant « beautiful eyes, very nice, again  and again » « Selim baisse les yeux » te répète ta sœur. « Tes yeux vont te porter malheur ». D’autres enfants sont passés, vous ont regardé et se sont un peu moqué de toi. Tu as pensé que tu devais avoir l’air d’un imbécile, les bras levés contre ce mur ocre tout écaillé. Mais le grand homme roux répétait « good, very good, yes, ok »  des histoires de méchants blancs qui enlèvent les enfants tu en avais entendu des tas mais lui il ne s’intéressait qu’à ses photos. Avant de repartir il t’a offert un petit Polaroïd bleu et t’a montré comment t’en servir. Tu l’as caché au fond de ta poche comme un talisman..

 

Toutes les histoires ne sont pas sordides, toutes les histoires ne sont pas violentes mais toi, ce jour là, tu ne savais pas que tu deviendrais un jour un célèbre photographe éthiopien, que tu accrocherais tes œuvres dans les plus grands musées, à l’ombre protectrice et bienveillante de ce grand homme roux et tu ne savais pas que tes clichés sauveraient ta famille de la faim, et des pieds nus.

 

 

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