Et pourtant 

Toutes ces choses qu’ils ne se sont jamais dites. Et pourtant. Toutes ces choses qu’ils n’ont jamais faites. Et pourtant. Dans la nuit, les rêves s’envolent. Les personnes qu’elle aime viennent la saluer. Les personnes disparues se mélangent à celles d’aujourd’hui. Et pourtant. Une recette de cuisine passée de génération en génération, jamais réussie comme celle d’avant. Et pourtant.
La grand-mère qui cuisine le salé. Une autre qui ne fait que des gâteaux. Il va falloir choisir entre le sucré et le salé. Entre la goutte et le diabète. Dans ses rêves, c’est la grand-mère salée qui revient. Elle porte un message qu’elle ne comprend pas bien, si elle s’en souvient au réveil. La seule chose dont elle est certaine, quand cette grand-mère lui rend visite la nuit, qu’elle lui parle ou non, c’est que c’est bon signe. Alors, elle se lève le cœur plus léger, avec une confiance en la vie renouvelée.
Dans la cuisine, elle fixe le miroir qu’elle tient dans la main. Elle regarde de plus près autour de la bouche, sourit pour changer le sens des rides. Elle s’approche de ses yeux, encore gonflés de sommeil. Elle y cherche une lueur depuis longtemps éteinte. Elle repense aux choses qu’elle aurait voulu lui dire, sans jamais oser. Elle imagine toutes les choses qu’ils auraient dû faire ensemble.
Dans la nuit, quand il lui rend visite, son cœur s’apaise. Elle n’a plus peur. Il lui rend visite cycliquement, peut-être les jours de pleine lune, elle n’a jamais vraiment fait le lien. Elle sait juste que celui qu’elle a avec lui est particulier. Quand il vient dans ses rêves, ça vaut tout autant que quand il vient pour de vrai. Et pourtant.
Le jour, elle s’accroche aux branches, elle lève les yeux vers la cime de ces arbres dénudés, majestueux, immenses, qui lui tendent les bras. Elle colorie le ciel pour changer son humeur. Quand elle prend le temps, elle aime s’asseoir sur un banc et écrire de la poésie. Elle se rappelle de la voisine de la grand-mère salée, celle qui était née le mercredi du lundi de Pâques. Toute une génération de femmes qui ne sont pas allées à l’école ou si peu, juste le temps de voir la couleur crème du préau.
Elle écrit sur son cahier ligné des mots, des phrases. Cela a parfois du sens, parfois pas du tout. Aujourd’hui, le ciel l’aide, la pleine lune de la nuit dernière sûrement aussi. Elle écrit la fin des murs crème dans les préaux. Elle écrit des pots de peinture, des pinceaux. Elle écrit des dessins, des espoirs, mais pas des mots, juste une fin de saison.
Sur le banc, elle sent quelque chose de plus lisse dans son dos, une plaque sur laquelle elle écrira un jour son nom, en mémoire de.
Rien n’est gravé sur la plaque du banc d’aujourd’hui. Dans son cœur, de puissants souvenirs sont gravés. Ceux d’odeurs de cuisine, ceux de pas balancés sur des pieds craquelés, ceux d’une pompe d’eau fraîche bienvenue, ceux de trompettes qui traversent la vallée, ceux de la douceur des tapis tissés avec des vieux vêtements déchirés. Ceux d’un pays loin et lointain.
Dans son cœur, se construisent d’autres choses. Des choses qu’elle aurait aimé lui dire, sans se censurer. Des choses qu’elle aurait aimé faire avec lui, sans se censurer.
Son cœur gonfle, se répare des égratignures, des éclaboussures, des déchirures. La nuit, elle y arrive mieux. Curieusement, elle parvient à se remettre debout quand elle dort. Sûrement quand elle reçoit la visite de ceux qui sont morts. Quand la grand-mère salée vient lui faire un clin d’œil.
Et puis, elle rêve de lui, encore et toujours, lui qui est bien vivant, lui qui crée d’autres souvenirs. Des souvenirs de parfum dont elle ne connaît pas le nom, ce n’est pas Habit rouge, c’est son parfum à lui. Des souvenirs de lunettes de soleil, même en plein hiver, de baskets pour grands pieds. Des souvenirs de Ricklès quand il y en avait, sinon d’un Coca glacé. Souvenirs de conversations téléphoniques à n’en plus finir, jusqu’au bout de la nuit. Souvenirs d’une peau douce malgré les années qui passent. Souvenirs d’un pays loin et lointain.
Elle voudrait lui dire : les années passent, il est encore temps. Lui avouer qu’il est le plus beau voyage de son existence. Elle se dit : encore des pirouettes, cacahuètes pour ne pas dire directement et franchement les choses telles qu’elles sont, telles qu’elle les ressent.
Les années ont passé. Il est peut-être trop tard désormais. Se faire une raison, c’est peut-être ça la solution. Partir et ne plus revenir. Juste garder le souvenir. Demander à la nuit de porter conseil, demander à l’univers de la guider, lui donner une réponse.
Dans ses rêves, tout se mélange, le passé, le présent, les envies pour le futur. Des maisons se dessinent, des intérieurs où il fait bon vivre. Il y a des chambres dortoir où les enfants dorment, rient, s’envoient des polochons. Ses enfants, ceux des autres. Il y a aussi de grandes cuisines pour faire du pop-corn ou des crêpes. Il y a une salle de jeux, une autre pièce où on peut mettre la musique à fond et danser jusqu’à perdre pied. Des fenêtres, des baies vitrées. Des maisons en bord de mer ou citadines. Un lieu sûr. Un lieu où son cœur bat doucement, un lieu où son ventre se dénoue, un lieu où son cerveau écoute la réponse donnée par l’univers.
La pleine lune dure trois jours. Cela veut-il dire que le plein soleil dure vingt-sept jours ? Elle s’accroche à cette idée, surtout en plein hiver, pour réchauffer son cœur.
Elle ne veut pas pleurer les gens partis, elle ne veut pas bousculer les gens qui ne sont pas encore partis. Une décision doit être prise. Il lui arrive de crouler sous les questions pendant des heures. Une question en amène une autre, plutôt que d’alterner une question, une réponse. Ça part dans tous les sens, sans véritable direction.
Elle voudrait noter toutes les choses qu’ils ne se sont jamais dites, toutes les choses qu’ils n’ont jamais faites. Mais tout comme les paroles restent coincées dans sa gorge, elle noircit des lignes et des lignes de mots, de phrases, qui ont un sens ou n’en ont pas. Mais pas cela.
Elle écrit de la poésie mais rien ne rime. Elle écrit en métaphores à peine cachées pour que comprenne qui pourra, qui voudra. Elle écrit de vieux souvenirs, de peur d’oublier un jour. Elle écrit des recettes de cuisine alors qu’elle a toujours vu sa grand-mère salée faire au pif. Pourtant elle savait lire. Son arrière-grand-mère peut-être pas. Elle avait dû transmettre en racontant, en montrant.
Son carnet se remplit de mots, elle écrit des anecdotes plus récentes. Sa dernière randonnée, les gens rencontrés, les contrées visitées. Elle dessine les objets trouvés, ceux qu’on prend pour des déchets ou des livres en italien, abandonnés dans une cabine téléphonique, sans couverture, parce qu’il fait chaud en Italie. Elle recopie son horoscope, seulement quand il lui annonce du positif. Elle écrit toutes les choses qu’elle a faites en compagnie d’un paquet de pim’s à l’orange et d’un quart de lait de vache. Elle écrit les vendanges à l’automne. Elle écrit sur l’article qu’elle n’aura jamais lu sur les 7000 îles aux Philippines. Elle décrit le confort sommaire du van les nuits d’été. La grand-mère salée répond à sa petite-fille, partie en tournée en Italie, sur du papier rose un peu pailleté pour la faire briller encore plus. Elle promet qu’elle n’a pas pleuré. Elle lui fera un clin d’œil la prochaine fois qu’elle lui rendra visite dans ses rêves.
Quand il sera temps, elle lui enverra ses carnets. Il les lira peut-être. Pour le moment, elle fait des piles de cahiers de toutes les couleurs. Elle joue sur les contrastes. Elle pense à y inscrire ses rêves. Ceux qu’elle fait, comment elle les interprète. Ceux qu’elle aimerait réaliser. Ceux-là sont plus difficiles à cerner. Encore faudrait-il savoir ce dont elle a envie.
Elle écrit comme elle erre dans les rues de la ville. Ça n’aboutit jamais à rien. Et pourtant. Elle cherche l’inspiration où elle peut. Des phrases entendues, des bribes de conversation dans la rue. Comme cette étudiante à la voix de crécelle, pleine de tics de langage : « je me suis dit…ouais…je pourrais déménager à New-York »*. Elle écrit ce souvenir alors qu’elle voudrait l’oublier. Et pourtant.
Ça colle, alors autant l’écrire noir sur blanc. Sa grand-mère salée serait sûrement reconnaissante. Et lui, sait-il à quel point il imprègne sa vie ?
Elle voudrait lui dires toutes ces choses. Et pourtant. Elle voudrait faire des choses avec lui. Et pourtant. Dans un pays loin et lointain, un jour peut-être. Dans une autre vie, sûrement. Pourquoi pas. L’histoire ne se finit pas, en tout cas, pas comme ça. Et pourtant.

* traduction libre de : «  I was like, yeah, I could move to New York ».

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