Du fond du puits

La route est longue. La ligne est droite. Longtemps. Très longtemps. Le soleil est bas. Nul équinoxe. Un pied devant l’autre. Un pied sur l’accélérateur. Un pied sur la pédale. À droite, des arbres, à gauche, d’autres arbres. Nulle sculpture. Seulement la couleur. La couleur automne.
À la faveur d’une rencontre, Delphine avait pris un virage dans sa vie. Elle était partie au changement de saison. Le matin de son départ, elle avait zieuté à l’intérieur de sa tasse, son café était rouge. Un signe du destin.
La voiture glisse sur l’asphalte. La lumière filtre à travers la canopée de la forêt. Elle ressort couleur automne. Delphine éteint la radio. Les mauvaises nouvelles l’accablent. Dernière information entendue. Visite guidée en forêt : 30 ados disparaissent. Elle préfère croire qu’ils ont choisi de partir mener leur vie. En communauté ou chacun de son côté.
Le silence s’installe. Seul le moteur ronronne. Les années passent. Les kilomètres défilent. Les années ne se ressemblent pas. La route est longue. Ses yeux sourient à se voir grandir. La ligne est droite. Longtemps. Très longtemps.
Il faudra mettre de l’essence bientôt pour continuer le chemin. Loin derrière elle, elle abandonne son passé. Du fond du puits, dans le jardin, il chuchote encore « Delphine, Delphine ».
Delphine se frotte les yeux. Le passé doit rester là-bas, le passé doit rester enfoui.
Elle a rempli le puits d’eau pure et claire. Le passé s’est penché, admiratif, puis est tombé la tête la première. Comment faire maintenant qu’il est au fond du trou ? Chacun son tour, pense Delphine. Elle coupe la corde du seau, prévient de la chute de l’objet.
L’eau est saine et pure. Elle accompagne le passé dans ses méandres. Le passé a trahi, le passé a menti, le passé a cherché à s’installer dans la souffrance, dans la violence.
Pourtant, Delphine a de bons souvenirs du passé. Elle se remémore la douceur, la tendresse, l’innocence, la joie, l’émerveillement.
Elle n’a laissé dans le puits que le passé qui a blessé, qui a meurtri. Il lui chuchote encore «Delphine, Delphine».
Pourtant, elle est déjà loin. Pardonne-moi, lui murmure-t-elle. La route est longue. Tes bagages m’encombrent. La liberté m’appelle.
Delphine bifurque sur une étroite bretelle. Il est temps de mettre du carburant. Des néons rouges clignotent. Elle se gare devant avant d’aller à la pompe. Elle entre dans le cabaret tombé du ciel. Elle entend des rires, des cris, des verres qui tintent. Son visage s’illumine. Trente ados semblent profiter du spectacle, dans ce cabaret, au milieu d’une forêt couleur automne.

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