Les mensonges de Florence

Je l’écoutais au-delà du flot de ses paroles. Je connaissais Florence et une fois encore elle s’était lancée dans le mensonge avec une facilité déconcertante. Elle savait que je ne serai pas dupe mais c’était plus fort qu’elle. Dans sa famille, tous peinaient à parler. Elle était la seule à y échapper. Sa parade face au silence était le mensonge. Plus le silence était pesant et plus le mensonge était extravagant mais c’était pour cette raison que j’aimais vivre avec elle. Cette audace à expliquer par des évènements inattendus, ses absences et ses retards récurrents m’émerveillait. Un arrêt de train en pleine voie provoqué par l’usage d’un fer à lisser les cheveux, l’empoisonnement d’un voyageur par un voisin colérique, tout y passait. A chaque fois, ses récits imagés et racontés dans les plus petits détails laissaient sa famille pantoise et toujours plus silencieuse. Dans un mélange d’émotion et d’humour, les mensonges prenaient la forme d’un événement majeur, exceptionnel et embellissaient leur vie. C’est ainsi que Florence échappait à la tristesse de sa famille repliée sur elle-même qui ne se retrouvait qu’une fois l’an, le soir du 24 décembre. Personne n’aimait ces retrouvailles familiales mais tout le monde venait. Les décorations de Noël, les mêmes depuis toujours n’enlevaient rien à la grisaille du vieil appartement qui avait vu grandir plusieurs générations successives et avait accumulé une poussière de plus de 60 ans. Chaque année, une fois rentrés à la maison, nous nous promettions d’échapper au prochain Noël et de le fêter dans le sud ou la lumière hivernale est plus douce et annonciatrice d’un printemps qui reviendra. En vain, nos projets restaient lettre morte et les mois passaient jusqu’à oublier nos envies d’évasion.
Ce soir en écoutant les mensonges de Florence devant sa famille réunie, je me promets encore une fois de ne plus reproduire cette tradition mensongère. Sa voix me semble de plus en plus lointaine, et émerge dans mon esprit un paysage de neige dans la nuit. Des flocons étoilés tombant délicatement sur nos manteaux noirs dessinent une dentelle tout en douceur. Plus besoin de parler dans ce silence cotonneux, plus besoin de mentir, émerveillés nous avançons main dans la main au bord du parapet pour observer les sommets enneigés éclairés par la lune ronde. Soudain, un rire me ramène à la réalité. Encore une fois le mensonge de Florence a porté ses fruits : sa famille rit et oublie les tensions accumulées.

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