Mauvaise blague en forêt

Du fond du puits, je chuchotais « Delphine ! Delphine ! ». Mais Delphine ne répondait pas. Est-ce qu’elle m’avait abandonné là, avec les 28 autres élèves de la classe de madame Dugommier ? Si c’est le cas, alors ce ne sont plus mes amis. Si ce ne sont plus mes amis, alors je me retrouve seul comme un con dans un trou paumé en pleine forêt de Chinon.

Tout ça pour un pari débile ; faire la Une du quotidien régional.

Visite guidée en forêt : 30 ados disparaissent.

C’était ça le plan. On était en journée d’observation avec les profs de SVT du collège : Dugommier, Martineau et Camoin. 3 classes de 25 à 30 élèves. Comme la mère Dugommier nous avait collé un contrôle surprise la veille, et qu’on s’était tous bien plantés – même Germain le fayot – on s’était dit qu’on lui ficherait la trouille de sa vie. Pouf ! Disparaître en même temps. Et moi, je me suis planqué dans un puits.

Delphine devait rester à côté pour m’aider à sortir quand on aurait fini la blague. Mais au final, elle s’est barrée.

 

Je commence à avoir froid.

J’ouvre mon sac à dos et en extirpe un bonnet. Mon grand-père dit toujours qu’on attrape froid par les extrémités. Je n’ai pas pris mes gants. Je glisse les mains entre mon pull et mon blouson. Elles s’engourdissent. Je les secoue, je souffle dedans ; ça les réchauffe un peu.

Je regarde ma montre. Je ne sais plus depuis quand je suis planté là. Seul, je ne peux pas sortir du puits. Je suis un abruti.

La nuit approche, le silence devient pesant. Je tends les oreilles. Est-ce qu’on cherche le groupe, ou bien se sont-ils rendus ? Est-ce les profs et les accompagnateurs ont compté les élèves ? Et les bus ? Partis ?

 

Maintenant j’ai peur.

J’attends.

Je ne peux pas croire que, au cours de la sortie, personne ne reste insensible à la disparition de 30 gamins, quand même ! 1/3 des gosses qui se cassent, ça se voit, non ?

 

La nuit est tombée.

J’ai froid aux pieds.

Je déchire les feuilles de mon agenda et les enfouis dans mes chaussures. C’est un isolant naturel.

Je me sens coupé du monde, hautement trahi par tous les élèves de ma classe. Je croyais que Delphine était une vraie pote. Ben non ! Mon cœur se remplit de ressentiment.

J’essaie d’écouter ce qu’il se passe en dehors du puits. Le ciel est muet.

On me cherche au moins ?

 

J’ai 13 ans, et je n’ai pas de portable. Merci Papa, merci Maman. Vous rigolerez moins quand on vous annoncera que votre fils unique est mort de froid, de faim, de soif dans la forêt de Chinon.

Même les alpinistes, ils ont un portable pour prévenir les secours quand ils sont en galère quelque part, non ?

Ouais… ils ont pas 13 ans. Et puis… je sais pas s’il y a du réseau sur l’Himalaya.

 

J’entends un bruissement de feuilles. J’ai grave peur. Et si c’était une bête ? Y a quoi à Chinon ? Des loups ? Des sangliers ? Mon grand-père m’a toujours dit de ne pas bouger quand je me sentais en danger, ne pas faire de bruit.

Des rayons de lumière balaient le ciel. Au loin, j’entends crier :

– Quentin ! Quentin !

Je hurle :

– ici ! Je suis là, dans le puits !

J’essaie de lancer une chaussure en l’air pour laisser un indice.

Quelques minutes après, une lampe torche m’aveugle.

– Quentin ?

– Oui ! C’est moi !

– Quentin Morin ?

– Ah non, moi, c’est Quentin Duval.

– C’est pas lui chef ! Ce jeune dit s’appeler Duval.

– Vous pouvez me sortir de là quand même ?

– Attends, faut que j’appelle d’abord l’état-major.

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