Menteur, menteur

Une mélodie flottait entre les arbres. Le vent sifflait, les oiseaux chantaient, les écureuils grattaient.
Je t’écoutais au-delà du flot de ces paroles. Tes mots sonnaient, résonnaient, faisaient écho. C’était un mensonge étrange, comme une parade. Tu me parlais d’un poisson qui attendait la floraison du cerisier. Ça pouvait durer encore longtemps, car nous étions au début de l’hiver.
Le geai bleu, le cardinal, la colombe grise, l’écureuil et le bébé souris tentaient de rapides sorties et laissaient des traces de pas dans la neige fraîche. Émerveillés, ils s’étaient avancés au bout du parapet. Eux aussi t’écoutaient. Comprenaient-ils ton propos ? Moi non.
Je buvais tes paroles, j’aurais tellement voulu y croire. Tu t’étais lancé dans le mensonge avec une facilité déconcertante. Tu cherchais une approbation dans mon regard. Je te la donnais sans ciller. Qu’avais-je réellement à perdre ? Pour toi, c’était essentiel, vital.
Il était pourtant temps de partir, de quitter cet endroit sous les branches d’un arbre déplumé. Tu n’avais pas prévu de rejoindre ta famille pour manger. Pourtant, elle t’attendait depuis si longtemps.
Tu continuais à m’enfumer. J’étais envahie par un mélange d’émotions pas facile à dire. L’aurais-tu remarqué ce malaise ? Je ne pense pas. Du moment que je continuais à t’écouter, à te croire et à te soutenir sur cette piste glissante. Était-ce la bonne manière de faire avec toi ? Je ne le saurais jamais. Il était déjà trop tard pour faire machine arrière. Il était trop tard pour exprimer quoi que ce soit.
Tu t’étais lancé sans filet et tu laissais ton imagination défiler. Tu me rappelais à chaque virgule de ton récit à quel point, dans la famille, chacun peine à parler. T’étais-tu posé la question de savoir si tu en laissais la place.
La conversation n’était qu’une suite de monologues, de tirades clamées et je ne pouvais qu’acquiéser, sourire, applaudir. Même à des affirmations aussi plates et sans intérêt du genre : c’est facile de ranger la vaisselle. Aucun intérêt de dire cela, mais il fallait tout de même que mon regard soit administratif, encenseur. Te mettre sur un piédestal, c’était la condition sine qua non pour faire partie de ton cercle, se sentir accueillie.
Tes diatribes s’appuyaient sur tes voyages, le melting-pot vécu, tes rencontres. Rien de tout cela n’était vrai, je le savais. Tu distillais du poison, tu mentais à ta famille, à tes proches. Tu t’appuyais sur des émotions sans chaleur. Même les flocons fondaient avant de toucher le sol. Tu décrivais des manteaux de neige à perte d’horizon. Comme d’habitude, tu ne faisais que parler, t’inventer des souvenirs qui n’existaient pas.
Dans ma tête, j’appuyais sur le bouton « mute » pour ne plus t’entendre, mes yeux étaient vides, mon sourire commercial. Et toi, tu croyais encore que je n’avais d’yeux que pour toi.
Les jours, les semaines avaient passé. Le mensonge avait changé de camp. Je n’arriverais pas à le tenir longtemps. Regarde-moi bien car aujourd’hui je vais partir. Il est temps d’arrêter de se mentir.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire