Une balade désenchantée

Aujourd’hui, c’est un jour que j’attends depuis longtemps : avec des amis de longue date, nous avons prévu une balade en forêt. Nous passons une matinée merveilleuse, à marcher au soleil, à rire, à rattraper le temps perdu. Au fil des pas, nous nous enfonçons progressivement dans les bois. L’atmosphère y est plus ombragée, mais tout aussi bucolique. L’un d’entre nous propose de s’arrêter pour une activité récréative. Nous nous installons de part et d’autres du sentier sans déranger les sportifs, les moins sportifs, les solitaires accompagnés parfois de leurs chiens. Certains s’assoient sur le parterre de feuilles, d’autres sur un tronc d’arbre. Moi, je reste debout. Au loin, des groupes de vélo se succèdent à la chaîne. Leur allure émet un bruit de fond qui me fait penser à une rivière déchaînée. Mais laissons les vélos de côté et revenons à nos moutons.

Le jeu auquel nous allons jouer est simple : trouver un objet de la forêt et inventer une histoire à partir de ce qu’il nous inspire. Quand le tour arrive à celui de ma voisine, l’objet et son histoire me fascinent. Au premier abord, il semble tout à fait banal. Des comme lui, on peut en trouver des centaines autour de nous. En apparence. Les autres histoires ne sont devenus plus que brouhaha. Je ne les écoute plus. Je fixe cet objet, imperturbable. Je le prends un instant dans mes mains. Quelques feuilles bougent autour de mes pieds, agitées par un courant d’air frais qui annonce l’arrivée de l’automne. Des feuilles, il y en a de toutes les couleurs et de toutes les formes. Mon regard s’arrête sur celle avec des tons violets, recroquevillée. Je m’accroupis pour la regarder de plus près, intriguée par sa teinte inhabituelle.

Au même moment, une vague de chaleur me traverse le corps. Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant à côté de cette feuille, une armée de glands au pas de course : ils sont en parfait camouflage de camaïeu vert, avec leur béret plus ou moins droits. Je leur demande où ils vont, mais aucun d’eux ne me répond. A l’instant même où je tente de me relever pour reprendre mes esprits, je suis aussitôt déséquilibrée par les vibrations du sol provoquées par les pas des géants qui déambulent à côté de moi, sur le sentier : des sportifs, des moins sportifs, des solitaires accompagnés parfois de leur chien. Une peur panique me saisit : qui sont ces géants ? pourquoi suis-je entourée de géants ? Et tout semble si grand autour de moi : les plumes, les brindilles, le tronc où mes amis étaient assis il y a à peine un instant. Je les appelle, mais tout le monde semble avoir disparu.

Je me fais violence pour reprendre mes esprits et agir avec raison. D’un pas décidé, je marche vers le Nord parce que c’est le réflexe des gens perdus. Direction la rivière, et sortir de la forêt au plus vite. A cause de ma toute petite taille, je ne la vois pas bien, mais elle est facilement repérable grâce au bruit du courant. En temps normal, elle est à deux pas. Mais là, je me retrouve à enjamber des brindilles, escalader les troncs d’arbre, sauter de feuilles en feuilles, de plumes en plumes que des oiseaux ont perdues en plein vol. Au passage, j’arrache un bout de mon pantalon avec une écorce d’arbres, des épines me griffent les jambes.

Malgré la situation, je retrouve une lueur d’espoir de sortir de ce calvaire plus je me rapproche de la rivière. Cette joie n’aura pas duré longtemps. Je suis rapidement stoppée par un corbeau noir d’une hauteur spectaculaire d’au moins trois fois mon immeuble qui atterrit devant moi. Il se met en travers de mon chemin. Son regard n’a rien de rassurant, ni son attitude. Il faut pourtant que j’atteigne la rivière avant la tombée de la nuit. Il est peu conseillé de se retrouver dans les bois et encore moins toute seule le soir : des bruits inquiétants courent sur ce bois de Vinsaigne.

 

Ce contenu a été publié dans Balade-Ecriture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Une balade désenchantée

  1. Emmanuelle P dit :

    Merci de cette attention portée à ces petits objets verts, surmontés d’un béret… Je ne regarde plus les chênes de la même façon…

Laisser un commentaire