« La peur est bonne conseillère. » Alice n’a jamais su quoi faire de cette phrase. On lui a répété toute son enfance. Toute sa famille en a fait sa devise. Mais elle n’arrive pas à y adhérer. Elle est incapable de suivre leurs pas même si elle comprend l’intention. Et surtout, elle ne voit pas le même sens à cette phrase que tous ses proches. Pour eux, c’est un moyen de rester en sécurité. Analyser tous les risques. Suivre ce qui donne le plus de bénéfices. Ne rien risquer. Pour eux, la peur conseille toujours la prudence. Et ils semblent heureux ainsi mais elle déteste cette vie de convention et de confort depuis son plus jeune âge, même si elle voulait ressembler à sa famille. A cette époque, elle s’ennuyait et disparaissait petit à petit dans cette vie lisse. Pourtant, elle a tout fait pour se conformer. Ne pas aller courir dehors enfant. Ne pas chercher à pousser les limites adolescente. Ne pas choisir les études qu’elle voulait étudiante. Elle a tenu jusqu’à 20 ans. Jusqu’à ce qu’elle étouffe sous le poids des attentes. Jusqu’à ce que la liberté lui tende enfin les bras. Alice a commencé doucement. Loin du regarde accusateurs des parents. Et surtout, elle a enfin trouvé des gens qui pensaient comme elle. Qui avaient envie d’expérimenté la vie. La phrase l’empêche de pousser trop loin les expériences mais assez pour savoir qu’elle était incapable de suivre la voie tracée pour elle.
Alice frissonne encore quand elle se souvient de l’annonce. « Je veux arrêter ma licence. » Elle avait lâché sa bombe comme on arrache un pansement. La peur n’avait pas été si bonne conseillère cette fois-là. Elle revoyait le visage blême de sa mère et celui rouge de son père. Les fourchettes étaient soit suspendues entre l’assiette et la bouche, soit retombées avec fracas. Tous les regards étaient tournés vers elle qui essayait de se faire la plus petite possible. Le temps sembla s’étiré pendant un long moment puis le chaos s’empara de la table. Tout le monde avait une opinion. Mais personne ne voulait essayer de comprendre . Personne ne se mettait à sa place. Et alors ce n’était plus la peur mais la colère qui prenait place. Elle grondait au creux de son estomac et menaçait de déborder. Alice agrippait la table de toutes ses forces pour ne pas succomber. Contre toute attente, l’explosion arriva à sa droite. Son père se leva si brusquement qu’il renversa le poulet au curry.
« Silence ! »
Sa voix résonna dans toute la pièce et son regard pénétrant se tourna vers Alice. Sa colère à elle retomba comme un soufflé et la peur reprit sa place.
« Et tu comptes faire quoi ? »
Sa voix était si grave qu’elle vibra dans tout le corp d’Alice. Elle déglutit difficilement pou retrouver sa voix. Elle ne pouvait plus reculer.
« J’ai été acceptée dans une école d’art. »
Alice se força à se redresser et à ne pas faire trembler sa voix. Des murmures recommencèrent autour de la table. le regard de son père les éteignit immédiatement.
« C’est vraiment ce que tu veux faire ?
– Oui c’est ce qui me rend heureuse.
– Même si tu risques tout ?
– Je connais les risques et j’ai peur des conséquences, mais je le ferais quand même.
– Très bien. »
Il s’était alors rassis et avait repris son repas. Personne n’a su sur le moment ce qu’il voulait dire. Était-il contre ou avec elle ? Alice n’avait rien dit de plus on plus. SA mère avait changé de sujet et le repas avait repris comme s’il ne s’était rie passé. C’était un des ses souvenirs les plus marquants.
C’était il y a 10 ans. Et en regardant les tableaux autour d’elle, d’autres remontent à la surface. Toute une collection qui lui réchauffe le cœur autant qu’ils lui glacent. Ces années surtout les premières avaient été catholiques. Contre toute attente, son père l’a soutenu dans tout ce qu’elle a entrepris. Mais c’est bien le seul. Personne n’a ouvertement fait de réflexion mais elle sait ce qui se dit tout bas. Elle sait les invitations oubliées. Alors Alice a construit sa vie comme elle l’entend dans le regard chaleureux de son père. Un jour elle lui avait demandé pourquoi. Pourquoi avait-il tout accepté sans broncher ? Il lui avait répondu avec un petit sourire en coin : « Parce que tu as compris le sens profond de la phrase. la peur n’est pas là pour t’empêcher. Elle est là pour te faire réaliser les risques et le faire quand même. » Alice sourit en regardant le portrait devant elle. Ce sera la pièce maitresse de sa future exposition. Cela n’a pas été facile mais elle est devenue une artiste accomplie. Elle lève les yeux de la peinture pour porter son regard au loin. la scène est surréaliste. Par la baie vitrée de son atelier, elle voit la neige tombée doucement dans le jardin. D’un côté du chevaler se trouve toutes ses peintures. de l’autre, une tasse de thé chaud laissant s’échapper des volutes de fumée. Au centre, juste devant elle, le portrait de son père presque terminé. Elle l’admire et essaye de jauger où il manquerait des touches. il y a toujours une fine balance entre pas assez et trop. Après celle-ci, il lui reste encore deux peintures pour parfaire l’exposition. La date approche mais elle n’est pas inquiète.
La sonnerie de la porte interrompit ses pensées. Elle va ouvrir sans se défaire de sa tenue de peinture. Elle aime voir les regards des livreurs à son accoutrement. tantôt amusés, tantôt interdits, tantôt suspicieux. Celui-ci reste impassible devant ses mains maculés de peinture, sa coiffure tenue par un pinceau et sa chemise usée et bariolée. Il lui tendit un paquet contre signature et s’en alla. Alice retourne dans son atelier en ouvrant le colis. Le bruit du papier froissé emplit la pièce et elle découvre le flyer de l’exposition. Elle l’a centrée sur une question qui la taraude depuis ses études. Le gris est-il une couleur ? Elle délaisse le flyer pour sa tasse et observe à nouveau le portrait. Comme toutes les toiles qu’elle va exposer, il est principalement peint en teinte de gris. Le plus difficile sont les ombres car le noir est un problème. Trop tranchant. Elle a réussi à jouer avec le blanc mais absolument pas de noir. Et dans chaque toile, elle a incorporé un élément coloré. C’est ce qui attire le regard immédiatement. Le détail de couleur au milieu de l’océan de gris. Chaque peinture reflète un souvenir ou un lieu important. Une à une, elles retracent sa vie. Le jardin derrière la maison de ses grand-parents avec le ruisseau en nuances de bleu. Le bâtiment abritant son école d’art avec le nom sur la façade teinté d’arc-en-ciel. La vue de son atelier dévoilant des parterres de fleurs jaunes, oranges ou rouges. Un dragon volant au milieu des nuages ses ailes irisées de violet. Un chat dormant sur son plaid avec ses coussinets roses. Il lui reste une scène de famille à Noël avec le sapin paré d’or et d’argent, ainsi qu’un concert avec les instruments mis en avant. Le plus important trône devant elle. Le visage de son père. Sa barbe hirsute. Ses cheveux très courts. Ses rides d’une vie bien remplie. Sa boucle d’oreille, seule signe de rébellion. Et surtout ses yeux d’un vert éclatant. Elle a voulu capturé toutes les teintes, toute la profondeur de ce regard. Alice en est fière mais surtout elle espère qu’il aimera.
Les semaines suivantes passent dans un florilège de séance de peinture, de réunion à la galerie, d’interview avec des magasines. Elle ne voit pas le temps passé et on est déjà le jour du vernissage. Malgré sa confiance en son concept et les retours positifs, le stress monte en flèche. Elle a revêtu sa robe de cocktail et déambule dans la galerie pour vérifier que tout est en ordre. Le portrait de son père est accroché au centre pour être vu de tout angle. Il ne l’a pas vu et elle a peur de sa réaction. Les heures s’égrènent et il est temps d’ouvrir les portes. Les gens rentrent. Elle en reconnait certains, saluent d’autres poliment. Mais elle ne voit pas le plus important. Il n’y a aucun doute qu’il sera là mais il n’a jamais été en retard auparavant. L’inquiétude remplace le stress mais elle ne peut rien montrer. Elle attend le pus possible avant de commencer son discours de bienvenue. Elle va terminer quand la porte s’ouvre sur le seul visage qu’elle voulait voir. Son cœur s’apaise enfin. Elle finit en invitant tout le monde a profité du buffet avant d’aller vers lui d’un pas pressé. Elle enveloppe ses bras autour de ses épaules tandis qu’il lui dit : « Je suis désolé. ta mère a mit un temps infini à décider comment s’habiller. » Alice ne comprend pas tout de suite ses mots. Sa mère ? Elle ne vient jamais. Puis son regard se lève au-dessus de l’épaule de son père et elle voit toute la famille. Son champ de vision devient flou un instant et elle murmure : « Comment ? » Il ne lui répond pas et se décale pour laisser entrer tout le monde. Elle voit qu’ils sont tous mal à l’aise mais ils sont là. Cela n’efface pas les années de mépris mais c’est un pas dans la bonne direction. Elle les accueille souriante, leur fournit un flyer expliquant l’exposition, leur montre le buffet puis les laisse se débrouiller. Elle cherche du regard son père et le trouve devant son portrait. Alice prend une profonde inspiration puis le rejoint. Elle pose une main sur son épaule et il tourne son regard vers elle. Une unique larme trace le contour de sa joue et se yeux brillent. « Je sais que je ne t’ai pas demandé la permission mais je voulais que ce soit une surprise. » La phrase sort un peu trop rapidement, empreinte de fébrilité. Son regard empli d’amour et de fierté la fait taire. Il ne dit rien mais prend sa main. Alice prend quelques instants avec lui pour profiter de cet amour. Elle n’entend








