Et au début il y avait

C’est le début d’une histoire. Elle arrive au milieu de nulle part. Elle se révèle à la suite de colonnes de chiffres. Un mystère à décoder. Une séquence de chiffres pour découvrir l’unité de lieu. Une autre pour l’unité de temps. Et enfin une longue colonne pour l’unité d’action. Premiers déchiffrages compliqués : chercher le mouvement, l’arrêter ou plutôt l’attraper. Qu’en dire ?
Passer six minutes ou trois jours à établir une base, un décor, une ambiance. S’y sentir bien pour évoluer.
Le directeur de l’image a à peu près tout. Le directeur du son a des instructions contradictoires : en bas, le bruit du ruisseau et aussi le bruit du papier froissé. Où exactement ? Pourquoi ? Il se concerte avec le directeur de l’image :
– T’en as besoin pour où de tout ça dans ton unité de lieu ?
– Côté jardin, tu me fais le bruit du ruisseau. Sur le bureau, le bruit du papier froissé.
– OK, je ne cherche pas à comprendre. Donc là et là, tu sais de quoi elle parle l’histoire ?
– Non, aucune idée. À ce stade, on a à peu près le lieu c’est tout et on vient de faire appel à toi pour ajouter de l’ambiance sonore.
– Et je n’ai que deux bruits à faire ?
– Chais pas, faut voir avec le metteur en scène. Entre nous, je ne suis pas sûr qu’il ait un début d’histoire. Des bruits de couloir, j’ai cru comprendre qu’il avait reçu des colonnes de chiffres.
– Ah ouais ? Ben on n’est pas sortis alors !
– Pourquoi tu dis ça ? T’as entendu quelque chose ?
–Ben non, rien d’autre, mais t’es pas d’accord avec moi : pour écrire une histoire, il faut des mots, pas des chiffres, non ? C’est du bon sens.
– Tu m’étonnes. En tout cas, pour l’image, on n’a pas besoin de mots, on a besoin d’avoir de bons yeux.
– Si on va par-là, pour le son, on n’a pas non plus besoin de mots, juste de bons pavillons.
Les portes battantes rebondissent. Le directeur de l’image et le directeur du son tournent la tête simultanément.
– Salut les gars, ça fait longtemps, je suis super content de vous revoir. Du coup, c’est quoi l’histoire ? Je dois caster combien de personnages ? Je suis parti dès que j’ai reçu le coup de fil, mais je n’ai ni script, ni scénar, ni pièce, rien de rien. En vrai, si, j’ai reçu un truc chelou : des colonnes de chiffres.
– Salut Gaëtan, contents de te voir aussi. On est encore plus paumés que toi. On apprend seulement qu’il y a des colonnes de chiffres et pas de texte, pas une once de début d’histoire.
– Putain ! Il fait chier quand même. OK, on est des artistes, OK, on doit faire preuve d’imagination, de créativité, mais il nous faut des mots, des mots, des mots. Les chiffres, c’est pour le DAF, le rabat-joie, qui freine tout le temps nos élans, en disant qu’on n’a pas de moyens, pas de subventions et tout le tintouin. Enfin, le tintouin, c’est plutôt ton sujet Enzo. Ah là là, comme d’hab’, j’ai toujours le bon mot !
– T’es lourd, Gaëtan ! On est là depuis des plombes sous prétexte de l’unité de temps et on n’est pas plus avancés. Pas vrai, Rémi ?
– Franchement, chuis paumé. Même pour l’unité de lieu, j’ai juste une rivière en bas côté jardin et un bureau. Mon assistant déco est au bout de sa vie, il a des cartons, des tissus, des mécanismes qui font tourner la scène d’un côté de l’autre. Il n’a même pas le code couleur dominant.
– On n’a rien sur l’unité d’action alors ?
– Ça décode, ça déchiffre. Apparemment, ce sont les colonnes les plus longues. J’imagine que tu auras des infos au fil de l’eau.
– C’est pas une façon de travailler. Pour caster, il faut que j’aie la vue d’ensemble, « the whole picture » comme disent les Américains. Tu vois ce que je veux dire, Rémi ? J’en peux plus de moi et de ma finesse d’esprit.
– GAËTAN ! Ta gueule !
– OK, OK, j’arrête. Mais faut avouer que je suis bon quand même.
– Évidemment !
Les portes battantes s’ouvrent difficilement. Une montagne de tissus cache le mouvement. Un salut tout le monde s’extirpe de cet amas.
– Salut Noémie, t’as besoin d’aide ?
– Ouais, merci. Je reviens du marché Saint-Pierre, j’ai tout dévalisé. C’est Rodolphe qui va craquer quand il va voir ma note de frais. En même temps, j’ai pas d’infos. Vous ? Gaëtan, il me faudra les mensurations de tout le monde.
– J’aimerais bien te donner ça, Noémie, mais pour le moment, il n’y a personne, que des colonnes de chiffres.
– Et depuis quand on habille des colonnes de chiffres ?
– Alors, là, bonne question, Noémie ! Je suis dans la même panade, comment je caste des chiffres ?
– Je vais aller en coulisses pour avancer et on verra bien si ça servira ou non. Il y a des pièces qui sont minutieuses à faire et qui prennent du temps. Je vais reprendre mon ouvrage en espérant que la broderie prenne forme petit à petit.
– OK, à tout’ Noémie. On t’apporte un café dans pas longtemps. Les gars, on fait quoi maintenant ?
– Moi je dis, on devrait faire comme Noémie et avancer sur quelque chose et on verra bien si ça sert ou pas. J’en peux plus de ne pas savoir. C’est peut-être mieux de faire ce dont on a envie.
– Et tu ne crois pas que ça va créer de la cacophonie, Enzo ?
– Gaëtan, vraiment, tes allusions permanentes que tu considères être des mots d’esprit, c’est vraiment fatiguant à la fin.
– Même pas fait exprès pour celle-là. En revanche, on n’est pas à la fin, on n’en est qu’au début de l’histoire.
– Ouais, c’est clair, confirme Rémi. Je suis d’accord avec Enzo, on devrait avancer. On se tient au courant pour voir si ça crée une harmonie entre nous. Je vais checker avec Noémie sur quelles couleurs elle est partie pour travailler en complémentarité. À plus les gars.
– Enzo, tu pourrais te mettre en régie pour voir si les voix des personnages sont bien et gérer les balances, s’il te plaît. Je vais faire venir différents profils.
– Ça marche. On appelle Freddy pour les lumières aussi. C’est bizarre qu’il ne soit pas encore là.
– Ben, c’est pas comme s’il était déjà arrivé à l’heure à un rendez-vous.
– Pas faux, mais à sa décharge, on ne nous a pas donné rendez-vous.
– Ah ouais, c’est vrai. Je vais voir avec Rémi s’il a besoin de lui aujourd’hui. Et puis je passe mes coups de fil.
– Les gars, vu avec Noémie, on part sur des couleurs chaudes, automnales, une moitié de scène intérieur, l’autre moitié extérieur, un balcon, une porte, un patio. Je pense qu’on peut recycler du matos. Je vais voir avec Nestor pour le balcon, la porte, le patio, les faux buissons. Il faudra aussi que je fasse du repérage extérieur, parce qu’on ne sait pas si c’est un film, une pièce. On pourrait faire un mix des deux. Enzo, tu pourrais trouver des chants d’oiseaux, des bruissements de feuilles, peut-être même un train au loin, ça donnerait de la perspective, un espoir d’espace vaste et infini.
–OK, je m’y mets. Pour l’intérieur, je vais aussi enregistrer des bruits de vaisselle, des pas qui craquent sur le parquet, des lits qui grincent, des frémissements de cuisson. Il faut que ce soit vivant dedans aussi. Chuis motivé de ouf.
– Les gars, j’ai sept perso. Ça devrait suffire, je pense. Bon, c’est un nombre impair, il y en a peut-être un qui va rester sur le carreau. En tout cas, ça laisse la possibilité à une histoire romantique, à des super-héros, à une histoire familiale, une histoire de voisins. Eh Rémi, t’as appelé le cadreur aussi ?
– Ouais, ils arrivent avec Freddy. Ils ont pris une sacrée cuite hier de ce que j’ai compris.
– Salut, tout le monde, j’ai un mal de crâne et pas les yeux en face des trous. J’espère que Suzanne fera bien le job aujourd’hui.
– Salut Jack, t’as vraiment une gueule de six pieds de long. Pour info, on a rangé Suzanne dans le cagibi comme d’hab’ et on l’a branchée toute la nuit.
– Super les gars, merci. Vous avez assuré. Je vais faire des prises de vue avec elle.
– Au fait, t’es pas avec Freddy ?
– Si, si, il arrive, il est pas en forme. Je n’aurais pas dû le faire boire autant pour lui faire oublier son chagrin.
– Hey les gars, ça va ? Quelqu’un a un Doliprane ou un truc du genre ?
– Tiens, Freddy, cul sec.
– Merci, Gaëtan. Ah, les gars, si vous saviez, j’ai passé ma journée dans le noir.
– Gaëtan, s’il te plaît, ne l’ouvre pas sur celle-là, tu vois bien qu’il est mal.
– Ouais, Freddy, mais en vrai, elle n’avait pas la lumière à tous les étages celle-là. C’est mieux pour toi.
– T’es con, Gaëtan, mais merci. Ça m’a fait sourire ta connerie. Bon, on en est où ?
– On sait pas, mais on s’affaire. On a des colonnes de chiffres à décoder pour savoir comment lancer l’histoire.
– Et quelqu’un a demandé à Rodolphe ? C’est quand même le pro de la calculette.
– Putain, Freddy, on n’y avait pas pensé. Quelqu’un sait où il est, Rodolphe ?
– Moi, je n’ose plus l’appeler parce qu’il va me répondre qu’on n’a pas de subventions.
– Ouais, mais là, c’est pas une question de subventions. C’est une question de colonnes de chiffres.
– Quelqu’un a son numéro ?
– Allô, Rodolphe, t’es au courant pour le boulot ?
– Je t’ai déjà dit Gaëtan, pas de subventions. J’essaie avec le ministère de la Culture, les asso. et tout. Tout le monde est à sec.
– Ouais, je sais, je ne t’appelle pas pour ça.
– Ah ouais ? On déjeune toute l’équipe ensemble cette fois ?
– Euh ouais, si tu veux, mais c’est pas ça non plus.
– Vas-y, dis.
– Il paraît qu’il y a des colonnes de chiffres à déchiffrer pour comprendre le début de l’histoire. T’es au courant?
– Ouais.
– Et ?
– Ben, c’est des colonnes de chiffres de toutes nos dépenses, tous vos salaires. Il y a beaucoup, beaucoup de moins. Et aucun plus. Pas d’entrées, pas de ventes, pas de goodies, pas de box-office, pas de subventions, pas de mécènes. Pas de plus que du moins.
– Mais y a pas d’histoire, Rodolphe, du coup, on fait comment ?
– Chais pas, le scénariste fait grève. Tu sais comme il y a quelques années à Hollywood. Parce qu’il en a marre que tout le monde gratte le pognon et qu’il n’ait rien, pas même des miettes de pain.
– C’est qui le scénariste ?
– Tu te fous de ma gueule, Gaëtan ?
– Bah non, on l’a jamais vu. Il doit d’être dans un bureau ou chez lui, va savoir.
– Attends, je regarde sur les fiches de paye.
Le bruit du papier froissé s’étend.
– Gaëtan, je ne sais pas non plus, je ne l’ai jamais payé.
– Putain ! Attends. Les gars, les gars, quelqu’un sait qui c’est le scénariste ?
– C’est moi.
Le silence s’installe lorsque les portes cessent de battre. Des yeux de merlans frits fixent les portes de cuir bordeaux.
– Super, si t’es là, on peut avancer. Donc, voilà ce qu’on a fait en t’attendant. C’était bien ça ton plan ?
– Bah non, c’est con.
– Bah dis-nous alors.
– Seulement si quelqu’un sait comment je m’appelle. Et je vais être sympa, juste le prénom. Si vous me chauffez, je vais vous demander mon nom de famille et ma date de naissance.
– On a droit à des indices ?
– J’ai prononcé mon nom dans cette conversation.
– Enzo, t’as enregistré la conversation ?
– Bah non, pour quoi faire ?
– Il a dit son prénom dans la conversation, l’indice est dedans.
– Attends, je vais voir si j’ai laissé tourner là-haut.
– Bon, t’es arrivé et t’as dit, c’est moi. Mais moi, c’est pas un prénom, hein ?
– Non, effectivement, ce n’est pas mon prénom.
– On a droit à plusieurs essais ?
– Chais pas encore. Le hasard nous dira.
– C’est hasard ton prénom ? Bah non, parce que tu ne l’as dit que maintenant ! Putain, Enzo, t’as du nouveau ?
– Ouais, moi je parie sur Juste pour le prénom.
– Bingo ! On va pouvoir commencer l’histoire. Enchanté, les gars.

Générique, par ordre d’apparition :
Rémi : directeur de l’image
Enzo : directeur du son
Dans son propre rôle : le metteur en scène, hors champ
Gaëtan : directeur de casting
Noémie : costumes
Nestor : assistant décoration
Jack : cadreur
Suzanne : steadycam
Freddy : lumières
Rodolphe : directeur administratif et financier
Juste : le scénariste

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