Musée des cœurs brisés

Elle trie ses affaires, se demande ce qu’elle va faire des lettres que son amant lui avait écrites pendant toutes ces années. Elle les avait conservées bien après leur rupture, des lettre enflammées où il se disait prêt à partager sa vie. Elle n’a pas envie de les relire, c’était avant, avant qu’elle l’ait surpris dans les bras de sa meilleure amie. Calmement elle s’approche de la cheminée et d’un geste sûr, elle jette les lettres une à une dans les flammes. Très vite elles disparaissent englouties par le feu et avec elles tous les jolis mots d’amour, toutes les promesses, tous les projets d’une vie à deux. Au moment de jeter la dernière enveloppe, s’en échappe une petite photo déchirée….

Ce jour-là, elle avait décidé qu’elle ne laisserait plus son esprit vagabonder à la recherche de leurs plus beaux souvenirs. Elle avait la désagréable impression qu’à chaque fois que son amant revenait dans ses pensées il habitait dans sa tête sans payer de loyer.

Elle avait repris sa vie en main, recommencée à rire, à sortir, voir des amis, s’en faire des nouveaux. Déménager était la dernière étape de sa guérison.

Changer de quartier n’était pas suffisant, il lui fallait mettre de la distance entre cette nouvelle période de sa vie et l’ancienne. Elle changerait de ville et s’installerait à la campagne.

Perdue dans ses cartons elle retrouve le pull à rayures bleu et blanc, le premier et dernier pull tricoté par elle. Elle sourit, c’était pour son anniversaire, les rayures étaient irrégulières. Elles suivaient le rythme de leurs disputes : très larges pour un drame, fines pour une broutille. Rayures irrégulières également sur les manches, mais en plus la manche droite était plus longue que la gauche. Oui oui, plus longue !

C’était un jour où en plus des reproches, des griefs et des mots dégradants, pour la première fois il l’avait giflée. Alors elle avait choisi de continuer à tricoter cette manche droite pour qu’elle cache sa main. Pour l’empêcher de recommencer. Pour que cela fasse moins mal s’il y avait une prochaine fois. Ridicule me direz-vous. Oui c’était ridicule, elle en avait bien conscience.

Un matin, après une nuit difficile, elle avait décidé qu’il n’y aurait pas de prochaine fois et l’avait chassé de chez elle.

Pour se venger, il avait brisé le rétroviseur de sa voiture, comme ça, brutalement. Il la harcelait au téléphone : appels incessants qui la faisaient sursauter et lui étreignaient le cœur. Alors à bout d’arguments, elle lui avait donné son téléphone pour qu’il ne l’appelle plus.

Au fond d’un carton, un petit ours brun tout doux qu’elle lui avait offert pour la Saint Valentin. Petit ours qu’elle avait mis sous son oreiller pendant des semaines et des mois. Qu’elle énergie reste-t-il dans les objets après des relations brisées ? Vingt et un gramme comme la pesée de l’âme après la mort ?

Le pull et le petit ours, elle n’arrive pas à les détruire, qu’en faire ? Sur France Culture une chronique a retenu son attention : A Zagreb, existe un musée des cœurs brisés.

Voilà sa prochaine destination de vacances.

Sur internet, quelques photos de ce musée insolite. Un endroit lumineux avec des vitrines remplies de petits objets, au mur des pièces plus importantes. Tous ces objets déposés par des personnes ayant envie de tourner le dos à leur chagrin d’amour. Envie de ne plus souffrir, envie de se moquer de leur malheur ou alors tout simplement de partir en vacances à Zagreb.

Son pull et son petit ours auront-ils leur place dans ce décor ?

Pour commencer, elle visite les lieux, observe les objets. Face à elle, un mur de soutiens-gorge de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Elle se dit que c’est un cadeau qu’elle n’a pas reçu. C’est drôle cette accumulation, on dirait un tableau au point de croix. Un peu plus loin quelques vêtements : un chemisier en soie bleue tout neuf. Porté le jour de la rupture ? Vendu sur internet elle en aurait récupéré quelques sous…

Plus loin une magnifique paire de talons aiguille en cuir d’un rouge éclatant. A quelle occasion ont-ils été portés ? un premier rendez-vous, un bal, une fête ? Sous chaque objet une petite étiquette, une petite phrase courte qu’elle ne peut pas lire, alors elle a recours à la traduction sur son portable.

Accrochée au mur au bout d’un long cordon, une alliance avec comme dédicace   mystérieuse : « premier maillon de la chaine » !

Des caisses entières de cartes de la Saint Valentin. Ce qui l’a le plus surpris c’est cette prothèse de jambe laissée par un combattant tombé amoureux de sa kiné.

Au bout de sa déambulation, elle en est sure, son pull sera bien à sa place dans cet endroit. Son ours en peluche ne sera pas seul, il y en a un mur entier.

Au moment de sortir du musée, à coté de la porte, une santiag en très beau cuir noir avec une énigmatique dédicace : « devine où est l’autre » ?

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