À Joshua, mon ami

Quelle année pourrie cette salope de 2026 ! Elle allait me prendre Joshua, mon meilleur ami, mon poto des 400 coups. Ses jours étaient comptés, c’était officiel. Les médecins lui donnaient quelques jours, peut-être une semaine. Il avait pourtant le sourire. C’est à n’y rien comprendre. Il avait fini par jeter l’éponge. Il disait à qui voulait bien entendre qu’il était prêt pour la grande évasion, qu’il serait en paix là-haut, à nous regarder nous épuiser telles des fourmis survoltées. Il avait déjà le regard « loin ». 

Moi, je le voyais dépérir depuis deux ans. Pour ses remissions et ses rechutes, j’avais toujours été présent. Je ne l’avais jamais laissé tomber. Mais là, putain, bordel de merde, les médecins l’avaient renvoyé chez lui. « Chez lui, vous vous rendez compte ? »Relégué comme un jouet cassé que l’on aime plus. « Tant qu’il pouvait leur servir de cobaye, mettre une note au baromètre de la souffrance, servir de croque–seringue, là oui, il y avait des infirmières dévouées autour de lui. » 

Les culottes courtes sous leur blouse blanche se délectaient à chaque rechute, scrutant la bête noire, sous toutes ses formes. Analyses, microscopes dernier cri, I.R.M. ou échographies, gadgets innovants en tout genre : rien n’était trop cher pour voir le mal. « Hé, oh ! Nous autres, on est là ! On va mal, nous aussi on souffre, regardez-nous, bande de binoclards ! Votre jargon de bas étages que personne ne comprend, et nous retourne le cerveau, y en a marre ! »

Une larme coule, silencieuse, sur sa joue. Il ne l’a pas vu venir. Elle vient de loin. La bagarre, ça il connaît, il sait esquiver les coups, et en général il réussi toujours à en donner quelques-uns avant de tomber. Mais là… 

La buée qui sort de sa bouche, lui fait réaliser qu’il est toujours devant la maison. Il n’est pas entré. Bien que la morsure du froid ne l’atteigne pas, il a pourtant les doigts engourdis et des frissons parcourent son dos. Il fait un pas en avant, puis un autre en arrière. Il n’arrive pas à se décider, il ne sait pas s’il pourra affronter ce qui l’attend.

Il repense à sa première rencontre avec Joshua à l’école primaire Saint-Raphaël. Il se revoit penaud dans la cour à sa rentrée en CM1, alors qu’il ne connaissait personne, fixant le bout de ses chaussures, n’osant parler aux autres. Il n’avait jamais été de ceux qui se lancent sans filet. Joshua était venu se planter devant lui. «Tu joues à chat avec nous ? » Son regard pétillant et son sourire chocolaté l’avaient impressionné  d’emblée. Il avait hoché la tête et suivi ce meneur incontesté à qui on ne refusait rien. Depuis ils ne s’étaient plus quittés. Ils avaient enchaîné les soirées pyjamas chez l’un et l’autre, les parties de console jusque tard dans la nuit, leurs premiers questionnements sur les poils et les filles. Joshua l’avait littéralement embarqué dans toutes ses histoires, toute une vie. Au collège puis au lycée, ils étaient inséparables et faisaient tout ensemble. 

Arthur laisse enfin remonter tous les souvenirs à la surface. Il se souvient de leur première boum chez Kevin Lebaud, dans un appartement du 17e, sans surveillance des parents, le super kiffe. Son premier baiser avec la douce Marie qui sentait la vanille, Joshua lui tendant une drôle de cigarette et cette euphorie vaporeuse et planante qui s’en était suivie. Ils avaient tellement rigolé. Ils titubaient dans la rue en rentrant, réveillant les voisins sur leur passage. Ils étaient heureux, ils étaient beaux, ils étaient libres, ils avaient la vie devant eux. 

Et la fois où Joshua l’avait empêché de tabasser Boris. A quinze ans, Joshua avait déclamé avec une résolution absurde : « tu seras boxeur professionnel, et un sacrément bon, mon pote ». Il avait toujours su avant moi. Comme pour Elodie, ma compagne, qui se languissait depuis des mois. Bien sûr je n’avais rien vu. Mais Joshua, lui, m’avait botté le cul et obligé à l’inviter. Joshua était ma boussole, une barrière érigée devant ce précipice invisible qui m’attirait si souvent. 

Le crissement de la neige tassée derrière lui le fait sursauter. C’est Benjamin et Irène, ils sont là, eux aussi. Il ne sera pas seul ce soir pour veiller Joshua. Il leur adresse un regard reconnaissant, mais une partie de lui-même n’a qu’une envie : fuir.

 

(atelier aux longs cours – 26/03/26)
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