Hortense 3

 

Malgré la neige Hortense a décidé de sortir. Elle a hésité. Dans la rue elle a tâté du bout de sa chaussure la couche moelleuse. Un jeune curé qui passait devant l’église en briques rouges, soutane noire démodée sur fond blanc, trébuche, tombe et se relève en riant. Il marchait trop vite, se dit Hortense, moi je vais faire attention ! Des petites plaques de gel rendent l’aventure périlleuse. Gare aux fémurs !

Hortense veut absolument aller voir son arrière – petite fille qui est née cette nuit. Enfant neigeux, enfant heureux, se répète Hortense en souriant. Calme vibrant, présence silencieuse des voûtes alignées. Alors ne compte plus le réalisé, l’accompli mais la rêverie mélancolique, l’œil prisonnier de cet univers flouté. Lorsqu’il neige, on a tous les mêmes images en tête, les mêmes souvenirs joyeux de glissades, de batailles, de poignées de neige compactée qu’on jette sur un père, un copain, une sœur, d’arbres somptueux en brun et blanc, de bonshommes de neige au long nez en carottes.

A petits pas Hortense se dirige vers le métro, descend les marches prudemment. Le nez rougi, les lunettes embuées, elle lève un instant les yeux vers le ciel azuré, juste avant de s’enfoncer dans les couloirs nauséabonds. Quelques flocons légers atterrissent sur son front. Elle les essuie d’un geste distrait.

Sur les pieds, sur les fesses, sur des sacs en plastique quelques  enfants font des glissades devant la clinique. Le soleil scintille sur les poteaux enneiges. Une voiture freine, un vélo tangue mais Hortense ne les voit pas. Le cœur battant, elle pousse la lourde porte d’entrée, demande à une femme revêche, assise devant un guichet, le numéro de la chambre. Cette petite vie toute neuve c’est déjà son amour et d’un pas redynamisé elle grimpe les escaliers à la rencontre du bonheur.
Quoi de plus beau que d’accueillir tout l’avenir au cœur de cette neige intemporelle et éphémère. Petite fille, quelle bonne idée de venir au monde dans le fugace , l’indécis et tout ce blanc qui efface contour et frontières. Tu auras le choix, tu auras tous les choix et quelque bonne fée va se pencher au dessus de ton berceau pour te donner la clairvoyance. Se souvenant d’une vieille coutume vietnamienne qui veut qu’on ne dise pas à un bébé qu’il est superbe de peur d’attirer sur lui la jalousie des dieux, Hortense prend le bébé dans ses bras en lui murmurant »Mon dieu que tu es laide ma petite chérie, c’est bien dommage».

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