Père et fille

Elle rêve d’un pain trop cuit quand au loin, dans sa tête, le goût lui vient. Le vent se lève, la porte claque et les souvenirs s’échappent. Le blanc de la farine saupoudre ses habits, la fait éternuer. Ses yeux piquent. Lui, il est là, planté dans ses sabots, ceux qu’il chausse dès qu’il franchit la porte du fournil, très tôt le matin, quand tout le monde dort encore. Dès qu’elle pose les pieds parterre, sans enfiler ses chaussons, elle court dans la cuisine, voit par la fenêtre si de la fumée s’échappe déjà du four. Sa mère ne veut pas qu’elle sorte tout de suite. Elle doit boire son lait, avaler ses tartines, se débarbouiller et finir de s’habiller pour pouvoir enfin sortir. Son père, c’est son dieu, celui qui sait tout faire, connaît toutes les réponses aux questions. Il ne crie jamais, explique le bien, le mal, et nourrit tout le village. Elle aime voir les pains dorés qui sortent du four, précédés de cette odeur qui s’infiltre partout. Il en laisse toujours un plus longtemps car il sait qu’elle aime sentir la croûte qui se déchire sous ses dents. C’est sa petite dernière, celle qu’on n’attendait pas. Les aînés sont depuis longtemps indépendants, pas tentés de reprendre le travail du père qui peut être à l’œuvre tous les jours de la semaine si la demande est là. Ils sont attirés par la ville, le bruit des machines, la modernité. Ils préfèrent être enfermés pendant dix heures, à faire les mêmes gestes, à respirer l’odeur de l’huile chaude des moteurs, sourds à force d’entendre les pilons martelés le métal, sans voir la lumière du jour. Le père ne les envie pas. Il est maître de son travail, de son horloge. L’argent qui rentre, il sait d’où il vient, comment il l’a gagné et il n’engraisse pas tous ces bourgeois aux mains blanches, aux costumes toujours tirés à quatre épingles. Il est libre. Ce n’est pas toujours facile, il n’a pas le droit d’être malade, de se blesser. Son père l’a fait, il le fait et c’est bien comme cela. La petite le regarde, c’est son rayon de soleil. Il a gardé un peu de pâte à pain. Dans un panier sur le rebord de la fenêtre, il y a des prunes cueillies par sa femme hier après-midi. Elles sont justes à point pour faire un pâté de prunes, la spécialité de la région, le dessert de leurs modestes fêtes. Il lui faut peu de temps pour les dénoyauter. Il fait un panier avec la pâte qu’il garnit de prunes, un couvercle avec sa cheminée qu’il scelle sur la composition et enfourne le tout. Dans une demi-heure, ce sera cuit. Il pense aux yeux brillants de la petite quand il arrivera avec sa surprise cachée au fond de son sac. Ce n’est rien, juste une attention, un pied de nez à sa routine journalière.

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