Le bienvolant

C’est un drôle d’oiseau qui vole de branche en branche.

C’est un drôle d’oiseau qui siffle comme il scande.

C’est un drôle d’oiseau qui fait son show en avril tous les ans.

C’est le seul oiseau qui aime assez les coureurs pour les accompagner sur 42 km et 195 m.

Ses ailes l’empêchent d’applaudir en vol, alors il siffle.

Ceux qui connaissent son langage entendent ses encouragements.

Ceux qui reconnaissent ses cris se réjouissent qu’il survole la course.

Bien plus haut dans le ciel, un très gros oiseau, appelé hélicoptère, lui fait concurrence. Avec une nuance de taille. L’hélico n’encourage pas ; il est juste là pour montrer ceux qui vont vite, enrhument le public sur le parcours. Ensuite, des masques de souffrances crispent les visages rouge cramoisi, ou très blancs. L’hélico exhibe, l’oiseau respecte.

C’est le seul oiseau qui ne se lâche pas sur les têtes ni les maillots des coureurs. Ils se sont entraînés durement, ont dû renoncer au doux parfum des croissants lors des sorties à jeun.

C’est un drôle d’oiseau qui par agacement va souiller le cameraman s’attardant sur Jean-Jacques qui, avec Simone, ont du mal à enchaîner les foulées. Le technicien râle :

– Ça part jamais, ces fientes !

C’est un drôle d’oiseau qui chie sur les voyeurs.

 

Il accompagne Jean-Jacques et Simone jusqu’au bout. Quand Jean-Jacques dit

– Je veux penser qu’il nous reste 15 km…

Simone répond :

– Tais-toi ! Je veux manger un éclair au chocolat…

Ils sont peut-être les derniers ; le vide devant eux, l’avenue est déserte. Quelques mains battent en cadence :

– C’est vous les meilleurs !

Le drôle d’oiseau bat des ailes pour haranguer ce qui reste de la foule. Allez ! Allez ! On les soutient !

Simone cherche son souffle. Un panneau avec une rose peinte lui rappelle qu’elle s’approche de l’arrivée. Si, si, elle l’a repéré pendant les sorties longues où il faisait si sombre. Elle n’était pas seule. Il y avait le petit groupe, avec Jean-Jacques, mais elle finissait derrière tout le monde. Seul le prof, debout, attendait, le chrono et la bienveillance dans la main, pour lui tendre un blouson et lui éviter d’attraper froid.

 

Les pancartes annoncent l’ultime tronçon. Les jambes font mal, la poitrine brûle, l’hélico est parti. Ça intéresse qui, 2 petits vieux, pas si vieux que ça tout de même, qui terminent derniers d’un marathon ?

Il y a juste un drôle d’oiseau qui les a suivis, encouragés, nourris d’affection.

La ligne est franchie.

Il n’y a plus personne. Le temps limite est écoulé. Jean-Jacques et Simone ne seront pas classés. Aucune médaille ne leur sera attribuée (*).

 


(*) Selon le règlement officiel du marathon de Paris « Tout participant excédant ce temps maximum ou dépassé par le dispositif de fin d’épreuve, composé de véhicules de l’Organisateur, sera considéré comme hors délai et sera donc écarté de l’Evènement
(il ne sera pas classé et ne recevra pas de médaille) et devra alors circuler sous sa propre
responsabilité, sans assistance sous quelque forme que ce soit de l’Organisateur (assistance médicale, ravitaillement…) et en se conformant aux règles de circulation du Code de la route. »

 

 

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