La Galerie des glaces

« Le ciel était rouge. Ça arrive, évidemment. Mais normalement, ça se limite à un grand pan, côté Ouest. Or là », déclara Edouard, « c’était de tous les côtés. Comme si le ciel était une voûte en verre et que quelqu’un ait joué à l’asperger de rouge, un Dieu farfelu par exemple. C’était très beau », continua-t-il. « Et Rome ?, demanda quelqu’un. Tu parlais de Rome. Ça n’a ni queue ni tête, ton histoire ». « Si, si, objecta Edouard. On voyait les plus hautes coupoles et les campaniles se découper sur l’horizon, et aussi l’ombre noire de quelques collines. »

Il faut savoir qu’Edouard passe pour un acteur. Un acteur-né, disent certains. Un gars qui invente, qui invente même des mots à l’occasion. Mais tout ce qu’il raconte n’est pas inventé et, quand il invente, il est honnête, il y croit : c’est un double d’Edouard qui a vécu l’histoire, si on veut. Ou bien il y a un peu de lui, et un peu de son double. Quoi qu’il en soit, ce soir-là, il continue son histoire romaine.

« D’abord, il y a bien des aurores boréales. Pourquoi pas des ciels rouges ? Enfin, passons. Donc j’étais sur la Voie Appienne, l’ancienne, au milieu des tombeaux. Un touriste banal, en somme, un touriste qui commençait à avoir mal aux pieds. Et là -qui l’aurait cru ? Un taxi est passé » (il glisse, avec un sourire en coin : « Vous voyez bien, ça ne s’invente pas, un truc comme ça »).

« Je lui ai demandé une adresse dans la ville baroque. A notre arrivée, tout était plutôt calme. En tout cas, pas les embouteillages habituels dans le coin. Il m’a déposé, manifestement étonné que j’ai demandé un musée évidemment fermé à une heure pareille, mais il n’a pas fait de remarque.

Je ne me suis pas dirigé vers l’entrée des touristes, mais vers une petite porte dans une ruelle perpendiculaire, qui jadis avait dû servir à la domesticité du palais. Je me sentais -comment dire ?- poussé vers cet endroit. J’étais sûr que la porte serait ouverte. L’ambiance était un peu fantomatique. Un rat au pelage rosi par la lumière, toujours aussi colorée, a traversé la venelle en trottinant, comme s’il était chez lui. J’ai tourné la poignée. La porte a un peu résisté, comme si de la rouille s’était accumulée au fil des siècles, et relâchait son emprise sous la pression.

J’ai souvent visité le palais, et j’avais le plan en tête. J’ai emprunté quelques couloirs et, par une porte dissimulée derrière une tenture de velours cramoisi, j’ai débouché près de l’entrée de la Galerie des Glaces. Je m’y suis engagé. Oh, ce n’est pas Versailles, elle est assez courte, mais l’effet est saisissant.

Les miroirs sont ainsi disposés qu’on voit son image puis, derrière, l’image du reflet de son image dans le miroir d’en face, et ainsi de suite à l’infini. Ils ne sont pas parfaitement plans, c’est inévitable. De ce fait, alors que la première image paraît très fidèle, les images successives, de plus en plus petites, sont aussi de plus en plus imparfaites, bizarrement tordues.

Je connais ce phénomène, mais je n’ai pas pu m’empêcher de l’observer attentivement une nouvelle fois. J’étais absorbé par ces milliers de moi. Ils étaient de plus en plus inquiétants au fur et à mesure que mon regard allait vers les profondeurs du reflet, mais ça ne me décourageait pas. Au contraire.

Du coup, j’ai été long à voir que le miroir se peuplait d’une myriade de personnages costumés et masqués. Un Carnaval de Venise rassemblé dans un petit espace, baigné par la lumière rose qui arrivait de l’extérieur par les ouvertures.

Bien sûr, la galerie s’était tout simplement remplie de monde. Il n’y avait pas des milliers de gens, en fait, plutôt une centaine. Ça suffisait, avec tous leurs reflets, à surpeupler les miroirs. Les femmes avaient quelque chose en commun, notamment des robes sorties du dix-huitième siècle, et des maquillages blancs piquetés de faux grains de beauté, qu’on devinait derrière les masques. Mais aussi un quelque chose dans leurs visages. Leurs expressions étaient -je cherche le mot juste, ce n’est pas évident, disons d’une ambiguïté incroyable.

Oui, je sais, vous allez me dire que ce sont mes fantasmes qui ne sont pas nets » (on entendit des murmures dans l’auditoire d’Edouard, plutôt approbateurs – d’un acteur comme lui, on pouvait tout attendre). « Peu importe. D’un côté, elles avaient quelque chose d’angélique. Difficile de dire ce que j’entends par là, disons une ingénuité, du naturel dans le regard. Mais en même temps, j’y lisais de la sorcellerie. Ne vous méprenez pas : je ne pensais pas qu’elles allaient m’ensorceler, moi. Non, j’avais l’impression qu’elles détenaient des pouvoirs de sorcière.

J’étais pris dans cette méditation lorsque l’une d’elles m’a abordé. Elle m’a offert un masque -je déparais dans l’assemblée, il fallait le reconnaître- et une coupe de prosecco. Elle m’a dit s’appeler Serafina et a entamé la conversation.
– ‘’Je vous regardais tout à l’heure. Vous observiez vos reflets les plus éloignés, n’est-ce pas ?’’

En souriant, je lui ai déclaré qu’elle lisait en moi comme dans un livre ouvert -ou fallait-il dire un miroir ouvert ?
– ‘’C’est le cas de beaucoup de gens, vous savez ! Inutile de me prêter des talents de devineresse. Parlez-moi donc de vous, je ne vous ai jamais vu ici, et votre excellent italien ne dissimule pas complètement l’étranger.’’

Ça a commencé avec cette phrase. Ensuite, en circulant dans la galerie, nous avons alterné des moments où elle me présentait des habitués, m’exhibant comme un animal exotique et échangeant quelques banalités, et d’autres où nous nous racontions nos vies. C’était une de ces conversations hors du temps, où chacun raconte à l’autre des événements, voire des secrets, qu’il ne dévoilerait pas à des personnes familières. Les paroles coulaient comme le prosecco, renouvelable sans fin, dans les coupes en cristal.

C’était l’époque, vous devez vous en souvenir, où je traînais cette relation impossible avec Eléonore. Nous avions fini par nous détester sans cordialité, et par cesser de nous rabibocher après les explosions verbales, ce qu’on arrive à faire quand le cas n’est pas désespéré. Serafina me racontait une histoire d’amour compliquée qui s’était mal terminée, tandis que je lui exposais mes malheurs avec Eléonore.

A un moment, j’ai lu une curiosité étrange, inquisitrice, dans son regard. Elle a interrompu mes propos, m’a fixé attentivement et m’a posé une question bizarre :
– ‘’Quand vous regardiez vos reflets dans le miroir, vous prêtiez des pensées à votre image lointaine, n’est-ce pas ?’’

Stupéfié par sa clairvoyance, j’ai acquiescé. Elle m’a rassuré, ou du moins elle a essayé :
– ‘’Oh ! A peu près tout le monde fait ça. Mêmes miroirs, mêmes effets. La nature humaine… Je vous le répète, ce ne sont pas des talents de divination qui me mènent à ce genre de conclusion. Mais maintenant, sans plaisanterie, je vais vraiment essayer de deviner quelque chose. Peut-être avec succès, peut-être pas…’’

Elle m’a fixé. Mon regard ne se détachait pas du sien. J’avais l’impression d’être en face d’un de ces magiciens mentalistes qui semblent lire dans votre cerveau. Sans pouvoir occulte aucun, bien sûr, juste en vous manipulant et en interprétant vos expressions. Un peu comme des détecteurs de mensonges. Au bout d’un moment, elle s’est exprimée :
– ‘’Voyez-vous, plus l’image est lointaine, plus nous sommes libres de la laisser penser. D’ailleurs elle ne nous ressemble plus tout à fait, vous l’avez certainement remarqué. Elle est assez laide, non ? Assez pour qu’elle soit tentée de souhaiter la mort d’Eléonore, même sur ce fond lumineux rose si doux -je me trompe ?’’

J’ai blêmi. L’avais-je pensé ? Je n’en sais rien. Mais en effet un double de moi, très éloigné, avait bien pu le penser.

Serafina a changé de sujet, puis m’a entraîné dans un petit groupe avec lequel nous avons bavardé longuement. A minuit, une voix lointaine a entonné un air de Rossini. C’était entraînant, d’une gaîté formidable. Puissant comme le rouge du ciel. C’était le signal du départ. Serafina a pris congé d’une gracieuse révérence.

Je suis rentré à l’hôtel. Le rouge du ciel pâlissait et virait au mauve. La vraie nuit allait peut-être s’installer. Le gardien de nuit m’a assailli.
– ‘’Ah, vous voilà, Dottore ! Enfin. Un télégramme pour vous.’’

Je l’ai déplié. C’était le jour de la tragédie dont vous vous souvenez sûrement. Eléonore venait de trouver la mort dans un accident de voiture.

Ce contenu a été publié dans Atelier Petits papiers. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire