Le mandarin en bambou le regardait. Dehors, le tilleul perdait ses feuilles devenues jaunes. Il pensa que bientôt les branches seraient tout à fait nues, puis se couvriraient de petits bourgeons qui grossiraient presque à vue d’œil si la douceur de l’air le permettait. Si le soleil le voulait bien aussi. Il tourna la cuillère dans sa tisane. Les fleurs de tilleul prenaient le goût du miel, venant calmer sa toux. Cette toux qui entamait son sommeil et le laissait ko tout le jour. Il trempa un petit biscuit nappé de chocolat dans son breuvage. Sa fille lui avait apporté de la soupe, mais la soupe, quand on est malade, donne le cafard. Il ne le lui avait pas dit – la pauvre, elle pensait bien faire, alors autant lui laisser ce plaisir-là.
Ces derniers temps, les aliments salés se couvraient d’un goût amer ; le sucré, lui, restait authentique. Il avait bien pensé sucrer la purée de pommes de terre mais n’avait pas osé. Avec des carottes, il l’aurait peut-être fait. Sa cousine Prudence avait rapporté de ses années américaines une étonnante recette de gâteau aux carottes dont toute la famille se régalait, si bien qu’il n’y avait pas une fête, depuis, sans ce fameux gâteau qui lui était réclamé avec force de compliments. Alors pourquoi ne pas sucrer la purée de pommes de terre comme on mange des pommes cuites poivrées avec du boudin noir, après tout ?
Il lui sembla que le mandarin en bambou acquiesçait. Il ferma les yeux. S’il surélevait ses pieds, il pourrait même faire une bonne sieste, mais la fatigue était trop grande pour le moindre mouvement. Elle l’immobilisait. Il reprit un peu d’énergie en pensant au danger de la phlébite et se redressa pour placer devant son fauteuil le repose-pieds. Il se réinstalla plus confortablement et, ayant attrapé du même coup sa couverture grenat, s’en couvrit la poitrine, ainsi que les épaules jusqu’au ras du nez. Combien de temps s’était écoulé ? Quand la sonnette de la porte le sortit du sommeil, il faisait nuit. Il alluma la lampe la plus proche de lui et, dans la pénombre, rejoignit l’entrée. Il ouvrit, sa fille s’engouffra.
– ben t’es dans le noir ?
Il n’eut pas le temps de répondre que déjà elle ouvrait grand la porte-fenêtre, au risque de refroidir tout à fait sa pièce. Le regard de son père la fit réagir :
– Faut ouvrir papa ! Ça compte de renouveler l’air…
De quoi parlait-elle ? Renouveler l’air, tu parles, glacer l’appartement, oui ! Il restait muet avec ses pensées fâchées. Elle disparut, réapparut avec une pelle est une balayette pour évincer du guéridon mouchoirs usagés et miettes de biscuits. Il la regarda faire, debout, ne sachant où se rasseoir. Déjà il frissonnait. À son air livide, elle referma la porte-fenêtre et sembla vouloir apaiser la situation.
– Assieds-toi, papa, je vais nous refaire de l’eau chaude. Fleur de tilleul ?
Il approuva d’un hochement du menton et s’installa dans le canapé. Elle revint de la cuisine avec son semainier à la main.
– T’as pas pris le 16 heures, dit-elle en le lui tendant.
Il vit à l’horloge qu’il était presque 18 heures. Il avait dormi si longtemps ? Elle proposerait sûrement une partie de Mixmo avant de faire chauffer le reste de soupe. Il accepterait pour le simple plaisir de la voir satisfaite. Elle aimait qu’il aime jouer et parfois même gagne ; il aimait la voir se prendre au jeu à en oublier de jouer à la maman avec lui. Il la devança :
– On fait un Mixmo ?
Il regarda ses yeux joyeux ; s’il se concentrait sur eux, il ne pouvait plus lui donner d’âge. Elle avait 55 ans autant que 15, que 5 même. Pendant qu’elle distribuait les cartes, il demanda des nouvelles de Rémi et Nicolas. Il apprit que Rémi s’était décidé pour des études d’ébénisterie. Il en fut content. Lui qui avait aligné des colonnes de chiffres pendant 40 ans regrettait de ne pas avoir tenu tête à ses parents alors qu’il se rêvait tout autre chose que banquier. Mais il avait choisi la voie que son père avait tracée pour lui : la même que lui. Il pensa que sa fille se débrouillait bien. Et regretta son aigreur. Elle venait d’ajouter un S à MAI, transformant ainsi son mois de naissance en conjonction de coordination. Comme par association d’idées, elle dit :
– J’ai pensé qu’on pourrait organiser une belle fête pour ton anniversaire en mai. Ce sera tes 80 ans, c’est pas rien.
Il sentit en lui le rabat-joie monter au créneau. En mai… Dans quel état serait-il alors ? Serait-il seulement là ?
– … Papa ? Tu te souviens que tu nous disais toujours qu’il faut fêter les choses heureuses quand elles sont là parce qu’un jour elles disparaissent et on peut plus alors les fêter. Sa fille avait rougi. Elle lui parlait de sa mort, mais elle le réalisait un peu tard. Il partit d’un rire qui la fit rire aussi et il fut conquis.
– Tu as raison, ma fille, fêtons ça tant que je suis là.
– Papa, ce n’est pas ce que je voulais dire.
– Si, c’est ça et tu as bien raison. 80 ans. C’est pas comme si je venais de naître.
Il aligna : RASOIR. C’était maintenant à elle de jouer. Elle ajouta DES à ENGAGER :
– DESENGAGER, joli, commenta-t-il. Il était content qu’elle soit passée.
– Et Nicolas, demande-t-il, ça va ?
– Oui, oui, rien de spécial. Il travaille beaucoup. Il a du mal à souffler, mais bon, la retraite approche.
– Il pourra se remettre au piano…
– Sans doute, je ne sais pas. Il joue de moins en moins. Elle se passa bien de raconter qu’elle avait fouillé ses poches et trouvé deux tickets de cinéma à une heure de travail. Elle avait décidé d’encaisser en laissant voir venir. Elle scrutait le mot DESENGAGER, devenue comme sourde.
– Mixmo ! dit son père en lui tapotant la main. Ça fait deux fois que je le dis ; tu n’entends pas ? Elle releva ses yeux vers lui. Il vit que des larmes affleuraient. Il éternua dans son mouchoir et elle en profita pour s’éclipser du salon. Dans la cuisine il l’entendit s’affairer. Elle revint auprès de lui en lui annonçant qu’elle avait mis à réchauffer du poulet au curry fait la veille pour Rémi et ses amis. Elle allait rester dîner avec lui. C’était rare, suffisamment rare pour qu’il en soit étonné, presque gêné.
– Tu es sûre que tu ne veux pas rentrer rejoindre Nicolas ?
Elle fit non de la tête. Il y eut un moment de silence entre eux. De ces silences qu’on ne sait s’il faut les laisser filer ou les briser avec une question, ou une réflexion. Il voyait bien que sa fille était en train de prendre sur elle. Il attendit. Elle le regarda à nouveau :
– Tu te souviens, papa, quand on était petits tu nous disais qu’il ne faut pas regarder dans les assiettes des autres. Je ne comprenais pas. Si on n’avait pas pareil, c’était injuste.
Il la regarda et n’avait aucun souvenir de ces remontrances.
– J’ai fouillé dans les poches de Nicolas. Son regard gris devint sombre. Elle baissa la tête et la releva à nouveau. Elle sentit que la digue rompait, mais elle avait trop avancé pour faire demi-tour. Je n’ai jamais envisagé de quitter Nicolas, même si notre couple s’étiole. Mais là je ne pense pas que je vais pouvoir rester.
Elle s’était assise, les mains posées sur les genoux. Elle avançait sur le fil du rasoir. Il n’y avait rien à dire, juste la laisser avancer. Elle seule pouvait trouver la posture juste. Elle regarda par la baie vitrée :
– Regarde, papa, il neige ! Ils se levèrent tous les deux pour s’approcher de la porte vitrée. Des flocons tombaient sur le jardin. Ils virent une petite fille sortir par la porte des voisins et tourner son visage vers le ciel, bouche grande ouverte. Elle tira la langue, puis écria :
– J’en ai plein la bouche, j’ai de la neige dans la bouche ! Une vieille femme aux cheveux presque bleus sortit la rejoindre.
– Tiens, lui dit-elle, mets ton manteau et ton bonnet, c’est froid la neige.
Elle se tourna ensuite et d’un signe de la main salua le père et la fille qui regardaient la scène. Le père fit de même, un signe de la main et expliqua :
– C’est Suzanne, elle accueille sa petite fille depuis un mois ; la mère a eu des problèmes avec la justice et le père est inexistant.
– Comment ça des problèmes avec la justice ?
– Incarcérée.
– Ça alors, dit sa fille.
– Allez, viens me faire goûter ton poulet au curry.
Il mit la table pour eux deux, réfléchissant à l’appartement du dernier étage qui allait bientôt se libérer. Était-ce le moment d’en parler à sa fille ? Ou était-ce trop tôt ? Il se souvenait de cette fois où il avait aperçu Nicolas par inadvertance dans la rue, la main dans la main avec une femme qu’il ne connaissait pas. Nicolas ne l’avait pas vu ; il avait tourné le dos et n’avait rien révélé à personne. C’était il y a une bonne dizaine d’années.
Le curry était bon. Sa fille lui dit :
– Si par hasard tu entends parler d’un logement vide, dis-le-moi.
Il le lui promit et complimenta sa fille en se resservant. Le curry avait un bon goût de curry. Il ne lui vint pas à l’idée d’y ajouter du sucre. Quand sa fille fut partie, il rédigea un petit mot qu’il glissa dans la boîte aux lettres de la locataire du dernier étage, en lui laissant son numéro de téléphone. Il éteignit enfin les lumières du salon, prenant soin de saluer le mandarin en bambou et gagna sa chambre. Il était 22 heures ; c’était rare qu’il veille si tard.









J’ai beaucoup aimé ce texte. Tous les détails sonnent juste. Cela ressemble à une scène au milieu d’un roman. Des personnages dont on aurait suivi l’histoire et puis là:arrêt sur image.un texte dont je ressens la tristesse mais aussi la douceur. Bravo!
Merci Monique pour ta lecture. Une scène au milieu d’un roman, pourquoi pas ? Je pensais plutôt à une petite nouvelle, mais je m’aperçois que c’est difficile d’identifier ce qui fait nouvelle et ce qui fait roman. J’ai mêlé des tas de choses venues de la réalité et mon imagination. A bientôt !
C’est vrai que ça pourrait s’insérer dans un roman! On imagine des choses sur les personnages.
La lecture à distance est un plaisir. Mon mandarin, qui n’a qu’un meuble-bibliothèque et des reproductions de tableaux -et un vrai tableau, quand même- à regarder depuis de nombreuses années, te remercie de lui avoir offert autant de spectacles :-).
Merci Michel ! Sans rien savoir de ce mandarin en bambou, j’ai imaginé une sculpture en bois, assez haute, avec un regard bien vivant. Voilà comment ce petit papier s’est inséré dans ce texte ! A bientôt pour d’autres partages,
Cécile