Elle lui a promis un tour de manège ; nous y voilà. Viviane sautille, babille, toute à la vivacité de sa joie. Elle sait déjà qu’elle grimpera sur le cheval, les pieds appuyés sur les étriers, ses petits bras enroulant le cou de l’animal. Peut-être même posera-t-elle sa tête sur sa crinière de bois. Galop ou gros câlin, Viviane attend que le tour précédent se termine. Elle tient la main de sa tantie. Sa tantie des cadeaux, sa tantie des surprises, sa tantie du manège. Depuis juin, Viviane n’a pas perdu la mémoire : elle sait que quand on dit un tour de manège, ça peut être deux et même quelquefois trois tours de manège.
Leonor sent la main de Viviane dans la sienne, si petite, si pleine d’impatience. Pour elle, elle a acheté du lait qu’elle a mis dans le frigo, des poissons panés qu’elle a rangés au congélateur. Elle a passé du temps à les regarder tous avant de se décider. Des poissons en forme de cœur ? En bâtonnets ? Elle a finalement opté pour des poissons en forme de poissons, se souvenant de l’anecdote des enfants qui avait dessiné des rectangles quand une maîtresse bien avisée avait demandé à ses élèves de représenter un poisson.
Cette année, elle pourrait peut-être emmener Viviane à l’aquarium. Leonor griffonne d’idées les marges d’incertitude. Elle n’a pas eu d’enfants, se souvient qu’adolescente elle faisait du baby-sitting juste pour gagner son argent de poche, toute contente quand il n’y avait rien d’autre à faire que grignoter du chocolat en regardant la télé. Mais maintenant, c’est autre chose. Viviane n’a pas de grand-mère et Leonor a pris le rôle de façon si naturelle qu’elle en est elle-même étonnée. Si l’été indien continue, elle emmènera Viviane au parc floral après la classe, à la recherche de petites merveilles de fin d’été. Les marrons déjà roulent sur les trottoirs, bientôt les feuilles de certains arbres vireront à l’écarlate.
Le manège ralentit, ralentit, ralentit et bientôt s’immobilise. Viviane a extirpé sa main de celle de sa tantie. Elle lui sourit et saute sur ses deux pieds. Ça lui brûle de s’élancer vers le plateau et de se faufiler jusqu’à son cheval. Ses lacets sont dénoués ; Leonor s’en aperçoit, trop tard. La petite a déjà rejoint son animal. Dans son empressement, elle a bousculé un garçonnet qui en a profité pour éclater en sanglots, courant les bras vers sa mère pour qu’elle le délivre de ce jeu qu’il n’aime pas. Il tangue et trébuche, encore tout remué par le long mouvement circulaire du manège. Viviane n’a rien vu de la scène ; elle est arc-boutée sur son animal et ses yeux brillants cherchent sa tantie. Une grosse voix se fait entendre : « On se place, on se place, on prépare son ticket, ça démarre, Ça démarre…» Dans l’affolement, certains enfants changent de place, incapable de se tenir à leur premier choix. Descendre de la licorne noire pour rejoindre le volant d’une voiture de formule bleu acier ? Allonger le pas pour aller s’asseoir dans la soucoupe volante ou s’agripper à la saucisse géante ? Monsieur Salvador, son micro à la main, poursuit de son pas lent les enfants plus agités ; une main sur leur épaule suffit à les calmer. « Attention, attention »… Viviane regarde Tantie et répond à son signe de la main. Le manège se met en marche et la musique retentit. Viviane s’accroche plus fermement à l’échine de son cheval.
Leonor regarde le ciel ; avec un peu de chance, elles n’auront pas de pluie aujourd’hui. Ses yeux se posent sur Viviane. Être avec elle, c’est comme une déconnexion. Son corps souffle, comme aspiré par la vivacité de l’enfant. Ce sourire de façade qu’elle s’oblige si souvent à afficher s’efface. Elle oublie son chagrin et le silence de sa solitude se dissout dans ce présent devenu tout à coup tellement prenant. Ce matin, elle a chaussé ses souliers vernis violet pour plaire à la fillette, laquelle a presque les mêmes ! Ça les fait rire, d’un rire qui se réjouit de la connivence toute incongrue soit-elle, l’enfant et l’adulte portant les mêmes chaussures !
Leonor oublie qu’elle s’est réveillée à l’aube, encore, parce que le sommeil la fuit, la laissant seule avec la morsure d’un jour trop long. Elle s’est levée tôt, a bu une théière entière avant d’enchaîner sur les cafés. Elle pense à Bertrand qui lui sait gré de tant s’occuper de sa petite. Il le lui a dit cet été, alors qu’ils pique-niquaient tous sur la plage. « Si maman te voyait, c’est elle qui te remercierait ». Leonor a rougi. Elle sait bien que si sa sœur n’avait laissé sa peau à ce maudit cancer, ce ne serait pas elle qui serait là, devant ce manège, à offrir à Viviane ces petits moments de joie qui marquent une vie, gravent des souvenirs qui parfois nous font tenir debout. Leonor se souvient de leur enfance avec Gaëlle, deux sœurs si proches qu’on les croyait parfois jumelles. Ensemble, elles raillaient la demoiselle au violoncelle qui leur donnait leur leçon de musique. Ensemble, elles avaient jeté dans le vide-ordure de l’immeuble les manteaux que leur mère leur avait cousus. Elles avaient reçu une bonne punition en échange de leur silence et n’avait plus porté de manteau, leur mère les affublant de leur ciré qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil.
Leonor agite la main vers Viviane pour lui signifier qu’elle la regarde, mais Viviane n’y répond pas. Trop accaparée par l’instant, admire Leonor. Tout à l’heure, il faudra renouer ses lacets défaits. Monsieur Salvador veille sur ses petits passagers. Personne ne pleure, c’est un beau tour de manège, même si le carrosse est vide et la moto aussi.
Viviane se redresse, tapote la tête de son cheval, se baisse à nouveau pour lui déposer un baiser et lui glisser à l’oreille un petit mot d’amour. Monsieur Salvador a repris son micro. « Et voilà et voilà, le tour est bientôt terminé, on reste encore à sa place jusqu’à l’arrêt complet ». Dans la soucoupe volante, on baille et on s’étire ; sur le zèbre, on se frotte les yeux tandis que dans la fusée on se décide à se mettre debout quand bien même c’est trop tôt. Sur le chameau, on donne des coups de talons dans le flanc de la bête en criant : « On repart ! On repart ! On repart ! » Mais le tour est terminé ; le manège, de tourner, s’est arrêté. Avec application, Viviane sort ses pieds des étriers et glisse hors de la selle. Monsieur Salvador la salut ; elle lui tend la main et lui dit à voix basse : « je reviens ».
– Tantie, tantie, un autre tour s’il te plaît ! Tantie fait semblant de résister. Elle sait bien qu’un tour c’est trop peu pour vraiment partir loin. Viviane s’accroche à ses jambes, s’il te plaît, tant petit juste un. Un seul et voilà !
– D’accord, dit tantie, un seul alors. Promis ?
– Promis.
Tantine détache un ticket du carnet, que Viviane s’empresse d’aller donner à Monsieur Salvador. Elle retourne en courant vers sa tantie.
– Tu crois que c’est bien le carrosse ? Tantie lui dépose un baiser sur la tête.
– Bien sûr c’est bien le carrosse, mais je crois que tu connais déjà, non ?
Viviane est déjà repartie. La voilà perchée sur la banquette du carrosse, contorsionnée pour montrer à sa tantie où elle se trouve. Monsieur Salvador a fini de récupérer ses tickets, Presque toutes les places sont occupées. Il tournoie sur lui-même. « On s’assoit les enfants, chacun à sa place, ça démarre, ça démarre !» Viviane s’est tassée sous la capote de son carrosse, elle donne des coups de pieds dans le vide, impatiente que le manège se remettre en marche. Elle ne sait pas qu’une fine pluie s’est mise à tomber sur les parapluies ouverts, qu’un embouteillage s’est formé un peu plus bas et qu’un concert de klaxons a explosé.
Viviane écoute la musique et tape dans ses mains parce qu’elle est tout absorbée par le rythme et ce bercement si détendant du manège qui tourne, tourne sur lui-même et emmène avec lui tous ceux qu’il a embarqués. Viviane ne pense pas au lait-grenadine qu’elle avalera presque d’un trait quand, avec tantie, elles chercheront à s’abriter de l’averse et s’engouffreront dans le bar de la Rue du 6 juillet. Elle ne sait pas que tout à l’heure elles entreront dans une bonne pâtisserie pour acheter des tartes à la rhubarbe pour toute la famille. Elle ne sait pas que c’est un jour heureux, un jour d’école, de manège et de tantie, un jour où elle ose parler aux personnes qu’elle aime. Elle ne sait pas que cet instant appartiendra un jour au passé, quand elle se rappellera son enfance à Paris, dans ce petit coin d’arrondissement comme un petit coin de paradis. Un passé où Oscar n’était pas né, un passé où on traversait la Seine le soir en été pour voir les lumières de la ville et le ciel étoilé. Viviane sort du carrosse et titube un peu. Elle ne demande pas de troisième tour de manège ; elle en a assez. Elle demande son doudou et sans un mot, prend la main de sa tantie.
– Tu veux qu’on aille boire un lait-grenadine, ma Vivi ?
Viviane dit oui de la tête sans lâcher son doudou. Pour un peu, elle dormirait en marchant, indifférente à la pluie qui tombe sur le parapluie de sa tantie, indifférente à la terre qui tourne et tourne et tourne.








