Vertige au bord d’une falaise

Lucie musarde à la recherche d’idées pour écrire. Elle chipe ici et là une odeur, une allure, une humeur…

Tout se passe dans la campagne bretonne à la fin de l’été. Vingt-cinq ans qu’elle n’est pas revenue dans ces lieux. Vingt cinq ans, pour certain toute une vie. Avant de partir pour cette visite dans le passé, elle a ouvert les albums de famille remplis de vieilles photos en noir et blanc. Rien de ce passé ne lui revient et pourtant ces photos sont la trace de nombreuses vacances en famille dans ce lieu. Ses frères et sœurs, eux, se souviennent : ils peuvent raconter pendant des heures les petites et grandes choses de ces lointaines vacances.

Elle essaye de forcer son cerveau à se connecter à ces années passées mais rien n’arrive à part cette sensation de vertige au bord d’une falaise. Si elle insiste, c’est sûr, elle va tomber. Sa psy l’aide à décrypter les images postées la nuit par son inconscient. C’est un travail laborieux qui l’épuise. Sa thérapeute lui suggère de retourner sur les lieux de son enfance, de se promener sans but affiché juste comme cela, simplement. De respirer l’air, d’écouter les lieux lui parler, qui sait…

Deux jours qu’elle est là, elle décide de visiter la ferme de ses grands-parents. Dans la cour de la ferme rien n’a vraiment changé et pourtant tout lui semble inconnu. C’est trop difficile, le vertige la reprend, elle est sur le bord d’une falaise et a beaucoup de mal à respirer.

C’est à cet instant qu’un homme vient à sa rencontre. Sur le moment son visage, son allure ne lui disent rien. C’est un parfait inconnu. Lui semble la connaitre et lui sourit. Son sourire lui fait friser le coin des yeux. Il lui tend la main, une vigoureuse poignée de main, joyeuse, franche. Apparemment il l’a reconnue. Il se présente : Paul le fils du métayer de ses grands-parents. C’est lui qui est maintenant le propriétaire de la ferme. Elle hésite, les souvenirs sont toujours murés dans son cerveau. C’est un parfait inconnu et pourtant elle est tentée de le suivre lorsqu’il lui offre son bras pour visiter son domaine.

Elle accroche son bras au sien et tout devient simple : la balade dans le verger en cette fin d’été, l’odeur des pommes trop mures qu’il faudra remasser rapidement, promesse d’un cidre sucré. Elle respire à fond pour la première fois depuis longtemps.

Il n’arrête pas de parler, de lui décrire toutes ces années qu’elle n’a pas connues. Elle n’ose pas lui dire que des années qui ont précédé son départ elle ne se souvient de rien, rien du tout ; ni de la pêche dans l’étang avec sa fratrie, ses cousins ni de lui son guide si attentionné. Elle n’ose pas lui parler de cette douleur devant le haut mur de sa mémoire qui cache ses souvenirs.

Rien ne lui revient mais elle se sent bien. Au fil des jours elle continue ses visites. Petit à petit elle apprivoise les lieux, son esprit s’éclaircit.

Devant la soue aux cochons, vide aujourd’hui, elle se souvient avoir eu beaucoup de peine. Les pauvres bêtes y étaient enfermées toute leur vie dans le noir. Pourquoi ? avait-elle demandé à sa grand-mère. Pour que la viande soit plus grasse avait répondu celle-ci sans se soucier de la sensibilité de l’enfant. Drôle de vie de cochon !

Devant l’étable, elle s’arrête, hésite. De nouveau cette sensation de vertige au bord de la falaise. Elle ferme les yeux pour éviter de tomber. Elle est là devant l’étable. Un oisillon tombé du nid à ses pieds -une hirondelle-.

Elle revoit la scène, il y avait plusieurs nids d’hirondelle dans l’étable. Les hirondelles sont des championnes de la maçonnerie, les nids sont solides et elle se souvient qu’elles revenaient tous les ans. Dans ses petites mains l’oiseau a peur, elle sent son petit cœur battre très fort, son corps est chaud. Que va-t-elle en faire ? Très vite elle décide de s’en occuper, ce sera son oiseau. Elle le dépose dans le lit de sa poupée et prévient sa mère de surveiller le chat pendant qu’elle part chercher des insectes pour nourrir son oiseau. Elle répète, attention au chat cet affreux animal ne pense qu’à tuer !

Lorsqu’elle revient, elle voit le chat partir avec son oiseau dans la gueule. Elle hurle, Maman tu n’as pas surveillé le chat, il a tué mon oiseau ! Elle sanglote pendant des heures en serrant sa poupée dans ses bras.

La mère se défend, la meilleure des façons c’est l’attaque : ton oiseau tombé du nid était condamné comme tous les oiseaux tombés du nid, c’est comme cela et arrête de pleurer !

Rien, pas un mot gentil, pas de compassion, non c’est tout juste si elle ne l’a pas giflée. Arrête de pleurer, des oiseaux tu en trouveras d’autres. C’est comme si les vannes d’un barrage s’étaient ouvertes, sur elle déferle toute une vague de souvenirs.

Elle se souvient qu’il y a eu un avant et un après dans sa vie. Après cet épisode elle a détesté sa mère. Elle a rêvé de la tuer en lui préparant une tarte aux mouches et une tisane à la digitale. Elle aurait voulu qu’elle meure, mais elle n’est pas morte. Elle a pensé qu’elle pourrait mourir, mais elle n’est pas morte non plus. Alors sans s’en rendre compte elle a construit un mur entre son enfance et le reste de sa vie. Un mur haut, solide pour ne pas avoir mal. Pour oublier la part sombre et la méchanceté de sa mère.

De retour de Bretagne, elle raconte à sa mère son excursion, le fils du métayer et ce souvenir d’oiseau. Devant le ton véhément de sa fille, la mère ouvre de grands yeux Mais qu’est-ce-que tu racontes, le chat a tué ton oiseau mais de toutes façons il n’aurait pas vécu hors du nid Oui je me souviens de la comédie que tu as faite Il a toujours fallu que tu dramatises tout.

Décidément, sa mère n’a pas changé. Furieuse elle se dit : j’aurais dû lui servir une tarte aux mouches et une tisane à la digitale.

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Une réponse à Vertige au bord d’une falaise

  1. Michel M dit :

    Bonjour Hélène

    Comme souvent, c’est bien plus intéressant lu d’une traite qu’entendu par morceaux. C’est compact (peut-être as-tu un peu raccourci, contrairement à moi qui rallonge toujours un peu quand je reprends), et la tarte aux mouches devient centrale. Je me demande si ça n’aurait pas pu être le titre? Bravo en tout cas, j’ai passé un très bon moment à le lire.

    Michel

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