L’entrée des dames

Un peu de poussière tombe sur son visage et ses cheveux. Au-dessus, des pas lourds font trembler le plancher. Des voix étouffées, graves et brutales, donnent des ordres inaudibles. Elle sent de la chaleur au creux de son ventre, une vive douleur. Le sang coule en un liquide épais et lent le long de ses cuisses. Dans le silence du réduit, elle entend le goutte-à-goutte sur la pierre. Le battement dans ses tempes est tonitruant. 

Marta ne lui a laissé qu’une serviette de bain pour éponger. Elle a jeté les aiguilles au sol, les a poussés d’un coup de pieds, tout en lui disant “pas un bruit, je reviens te chercher dès que je peux”. Elle a tout fermé, soufflé la lampe et est remontée ouvrir aux grosses voix. 

Sur son perron, le drapeau flotte fièrement, la pelouse devant sa maison est parfaitement tondue. Quand elle va faire ses courses, elle n’achète rien d’extravagant et échange toujours quelques mots avec ses voisins. Elle a une autre entrée, derrière sa maison, bien cachée par la végétation. C’est l’entrée des dames. Les jeunes et moins jeunes qui n’ont pas d’autres choix et qui risquent leur vie en venant la voir. 

Ça fait trois ans que Marta joue les caméléons. Bonne citoyenne le jour, hors-la-loi la nuit. Les avortements clandestins sont punis de la peine de mort. Mais Marta n’y pense pas. Ce pays est devenu fou, c’est le Moyen-Age des idées avec une technologie de pointe. Un enfer où il est de plus en plus difficile de se cacher. Les yeux sont partout et ce soir Marta a peur d’avoir été négligente. 

Ils font le tour de la maison, elle leur propose un café d’une voix posée. Elle est au bord du malaise lorsqu’ils ouvrent la porte des escaliers qui mènent à la cave. Dans le réduit, la respiration s’est arrêtée, la serviette est gorgée de sang. Ils inspectent la cave, passent à côté du faux mur sans le voir. 

Marta est sauve mais elle pleure en berçant celle qui ne respire plus. Ce soir, ils ont encore gagné et Marta n’en peut plus de compter ses mortes. 

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