Le premier pas

Dans la salle d’attente, Régine tourne les pages d’une revue périmée depuis au moins deux ans. Elle se prend à rêver sur les photos améliorées de plage d’un sable fin et d’eau turquoise. Le ciel est bleu, comme toujours, le soleil brille, comme chaque jour. Les rochers se lovent et lient la terre et la mer. Les vagues sont perlées. Elle entend le bruit du vent, le cri des mouettes. Elle sent l’iode lui monter au nez.
Régine se lève et va à la fenêtre. Le tic tac de l’horloge posée sur la cheminée la berce. Elle regarde dehors et transforme l’asphalte en une rivière dense, les trottoirs gris en un rivage herbeux.
Elle inspire profondément. Elle ne sait plus depuis combien de temps elle attend. Une rage soudaine l’envahit : pourquoi perdrait-elle autant de temps à attendre ? Elle voudrait tailler sa route et le premier pas est de quitter cette salle d’attente. Discrètement, elle reprend son manteau, son sac à main, ferme la porte délicatement. Elle aurait aimé être plus fracassante, exprimer plus clairement son désaccord sur cette situation d’attente infinie, mais elle n’est pas si rebelle que ça. Elle voudrait juste arrêter d’attendre.
L’escalier qu’elle emprunte est un peu raide, il est couvert d’un tapis rouge qui n’étouffe finalement aucun pas. Elle sort enfin, elle regarde autour d’elle. Partir oui mais de quel côté ? Rentrer chez elle ? Aller prendre un café ? Que faire quand on a décidé de ne plus attendre ? Elle décide de marcher, au moins elle n’aura à attendre ni le bus, ni le métro. Et le retour chez elle prendra le temps qu’il faudra, à flâner au bord de l’eau, à traverser des parcs, à avancer sans aucune obligation. Rien.
Régine trottine sa chevelure rousse au vent. Elle ne regarde pas où elle va. Elle entend les motos ronfler, puis passer à plein régime. Elle se dit qu’elle aurait bien pris le temps d’apprendre à faire de la moto. Mais il y a une liste d’attente longue comme le bras à la moto-école et puis, elle n’a plus quinze ans.
A quinze ans, elle était partie faire du camping avec des copains et des copines dans la forêt tout près de chez elle. Ils s’étaient installés dans les ruines d’un vieux château, ils avaient pris un réchaud, des sacs de couchage. Sous les étoiles, sous le regard complice d’une lune pleine, elle avait échangé son premier baiser, avec la langue. Patrice était très amoureux, Régine aussi. Ils avaient partagé un sac de couchage. Leurs mains avaient cherché leurs corps. Sagement, ils se sont endormis l’un contre l’autre. Régine avait attendu longtemps pour voir le loup. A quinze ans, elle était à la fois pressée et apeurée, alors elle avait préféré prendre son temps.

Ce contenu a été publié dans Atelier Papillon. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire