Jusqu’à la prochaine fois.

Le serveur arrive jusqu’à notre table, en esquivant les chaises, mais sans éviter de marcher sur les pans de manteaux d’hiver qui traînent sur le sol. Tout en faisant danser les assiettes sur son plateau, dangereusement proche de ma tête, il annonce les plats avec un brin d’impatience. Je lève brusquement la main quand il demande qui a commandé le plat du jour. Il pose devant moi l’assiette de poulpe grillé, et repart en vitesse dans un tourbillon d’assiettes sales. 

En face de moi, Alice me lance sur un ton plein de dédain, pour moi et pour mon assiette : « Tu commandes un truc pareil en plein hiver et en plein Paris ? Tu sais que c’est sûrement du surgelé ? » Habitué à ce genre de remarques de sa part, je ne relève pas, et commence à manger en silence. 

Alice, je la connais depuis le collège, et ne la revois qu’environ une fois tous les deux ans. C’est une sorte d’obligation qui s’est installée : à chaque fois qu’elle me propose que l’on se revoie, j’accepte en me disant que ça ne sera quand même pas si terrible, et qu’au fond, ce n’est pas une si mauvaise personne.

« Depuis le temps qu’on ne s’est pas vus, tu comprends », dit-elle avant de se lancer dans l’exposé de sa vie à partir de notre précédent rendez-vous. Finalement, je passe en général tout le déjeuner à regretter cet acte d’insouciance de ma part, face au peu de points communs que nous avons aujourd’hui, et à l’avalanche de critiques que je subis. Que ce soit sur mon apparence, mes choix de vie, jusqu’à mes choix de plats au restaurant. Et ainsi de suite. 

Après environ une heure de critiques contre toute la société, sauf elle, je profite enfin d’une minute de répit pendant qu’elle s’éloigne en direction des toilettes. Quand elle revient, je lui dis qu’elle avait raison, et que je ne me sens pas très bien à cause du poulpe probablement mal conservé. 

« Ah, tu vois, je te l’avais dit », soupire-t-elle en levant les yeux au ciel. 

On paye. Je caresse rapidement la tête du chien voisin à notre table avant de sortir. A elle, je lui promets que l’on se revoit bientôt, et à moi, de tenir plus longtemps la prochaine fois avant de la revoir. 

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