La photo

Tout a commencé avec une publication anodine sur Instagram. Une photo un peu floue, des gens autour d’une table, un gâteau au milieu. Un bonheur simple qui irradie sur les visages, certains plus que d’autres. C’était subtil, mais quelqu’un l’avait vu, l’auteur de la photo peut-être. La direction du regard, son intensité qui tranche avec les yeux vagues du reste de l’assemblée. Ce n’est pas le gâteau qu’elle contemple avec tant de passion mais bien celle qui s’apprête à souffler ses bougies.

Le grain fertile de la suspicion a vite grandi pour éclore dans les commentaires. De grosses fleurs lourdes au parfum capiteux, l’envie, la jalousie, le désir de faire éclater une bulle qui ne leur appartient pas.

Les plus cruels sont les amis vexés, floués qu’on ne les ait pas mis au courant de cette histoire secrète. On s’apostrophe en commentaires, on cite les intéressées qui restent muettes. Et pour cause. Cette photo a mis une image sur les mots qu’elles n’osent se dire depuis des mois. L’indicible révélé à tous, et elles aux premières loges. Elles se sentent salies par cette bassesse. Le vrai secret c’est le non-dit entre elles. Les sentiments qui naissent en creux, dans les regards qu’on évite, les paroles qu’on n’échange pas, les contacts qu’on redoute et qu’on espère.

Tout était beau et caché, avant cette photo. Tout restait possible, c’était là sans être là, palpable mais invisible.

Plusieurs jours sont passés depuis la publication. Elles n’ont pas osé se voir, ni se parler. Car elles ne peuvent plus faire semblant d’ignorer l’éléphant dans la pièce. Elles retardent le moment de la confrontation et les autres les pressent de messages, les notifications piaillent toutes les heures. C’est vulgaire et déplaisant.

Avant cette photo, le secret était beau comme une lettre d’amour cachetée à la cire.

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