Les petits papiers

Il avait toujours pris ses notes sur des myriades de petits papiers, qu’il transportait dans son vieux cartable en cuir, dans ses poches, dans des sacs en plastique. Il les glissait entre les pages de ses lectures, les laissait trainer sur la table de la cuisine, sur les étagères déjà croulantes de livres. Parfois, quand il en avait amassé suffisamment sur un même thème, il les collait à la colle blanche dans des cahiers d’écoliers. Ses petits papiers le suivaient partout, chez lui, au travail, en vacances, dans le train. Ses pensées s’élaboraient sur ces petits bouts de feuilles, pages de carnets arrachées, dos de tickets de caisse, versos d’impressions. Il n’était jamais passé au post-it, trop cher, désagréablement collant et d’un jaune passé. C’était comme l’informatique, cela ne lui parlait pas. Sa pensée avait besoin de s’exprimer en petits éclats, en fragments temporaires, qu’il réagençait en constructions toujours en mouvement. Il avait peu à peu construit comme un double en papier de son esprit, chaque morceau comme un neurone, relié aux autres par des synapses abstraites. Il se disait qu’il avait réalisé comme un clone, une duplication de son intellect, qui lui survivrait. Quand son cerveau de chair ne serait plus, il y aurait toujours cette Babel de bouts de phrases, d’idées, qui s’élevait dans son appartement poussiéreux. Il suffirait d’ouvrir un cahier, de soulever une pile de pelures, pour savoir ce qu’il pensait, ou ce qu’il aurait pensé, de tel ou tel sujet. Il achevait son immortalité sur ce support fragile, il construisait ce mausolée qui pouvait être détruit par la moindre étincelle, ce tombeau pour l’esprit à la merci des insectes et des souris.

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