La maladresse

Elle tombe et se relève. Elle a les mains écorchées, le jean troué. Mais surtout l’égo en miette. Elle se retourne et regarde le caillou au milieu du chemin. Elle le fusille du regard. Un passant s’arrête et lui demande si elle va bien. Elle lui sourit et lui répond que oui. Elle essaye de se rendre à nouveau présentable. Un minimum. Elle ramasse le bouquet tombé à terre. Certaines fleurs sont cassées. Certaines sont écrasées. On dira que c’est l’intention qui compte.

Elle reprend sa route tant bien que mal avec son bouquet aplatit à la main. Ses mains piquent légèrement mais c’est surtout son genou qui renâcle. Pourquoi faut-il qu’elle tombe toujours dessus ? Pourquoi faut-il toujours qu’elle tombe ? Elle clopine sur le chemin avant de rejoindre la rue. La journée a pourtant bien commencé. Un beau soleil et une envie de se balader. Puis en passant devant le fleuriste, elle a eu envie de lui faire plaisir. Egayer un peu la maison et son visage. Lui rappeler combien elle aime cette vie à deux. Mais à présent, elle se sent penaude avec ses habits troués et ses fleurs défraichies. On pourrait presque la suivre comme le Petit Poucet, ou comme les petites filles qui jettent des pétales aux mariages. Elle essaye de se rassurer elle-même. Elle a bien profité de sa marche et du soleil. Elle ne s’est pas vraiment fait mal. Enfin rien de grave. Elle est bientôt arrivée et elle pourra s’occuper de désinfecter tout cela. Son sourire commence à revenir et son pas se fait moins hésitant. Et puis c’est vrai, c’est l’intention qui compte.

C’est à ce moment-là qu’elle reçoit une goutte sur le visage. Elle lève la tête. Le ciel est devenu gris. Il fait plus sombre. Elle sent à nouveau une goutte. Puis deux. Puis trois. Puis c’est le déluge. La giboulée de Mars en Février. La pluie lui fouette le visage tandis qu’elle essaye de renter la plus vite possible chez elle. Mais son genou ne lui permet pas de courir. Alors elle oscille entre la marche et la course en claudiquant. Le petit rayon de soleil qui a éclairé un instant son esprit est bien loin. A présent, elle peste sur le temps. Sur elle-même d’être allée se promener. De n’avoir pas cru la météo. Sur ce caillou au milieu du chemin qui n’a rien demandé. Sur ce bouquet qui ne ressemble plus à rien. Elle peste sans plus trop savoir sur quoi et sur qui.

Elle s’approche du passage piéton qui la conduira dans sa rue. Presque arrivée. Malgré la pluie, elle entend une voiture approchée à vive allure. Encore un fou. Ce qu’elle n’a pas anticipé c’est la grille bouchée par les feuilles. Ce qu’elle n’a pas anticipé c’est que la voiture passerait très proche. Ce qu’elle n’a pas anticipé c’est la vague qui vient la submerger. Elle reste un instant hébétée puis elle se met à rire, seule au milieu de la rue. Elle vient de visualiser son apparence. Elle droite comme un I, les bras ballants avec un bouquet presque sans pétale à la main. Elle avec ses lunettes trempées et embuées, ses cheveux collés sur son visage avec un air de chien battu. Elle avec ses mains et ses genoux écorchés, son pantalon troué et parsemé de tâches. Elle doit faire peine à voir et pourtant elle en rit. Et voilà au milieu de ce rire, tout s’allège.

La pluie diminue doucement et elle oublie. Elle oublie ce qui assombrissait son esprit en même temps que la lumière colore à nouveau le ciel. Elle traverse le passage piéton en essuyant ses joues. De la pluie ou de ses larmes de rire, elle ne saurait le dire. A nouveau, le soleil brille et réchauffe. Il reste quelques gouttes de pluie comme si les nuages finissaient de s’ébrouer. En levant les yeux vers sa maison, elle voit un arc-en-ciel se dessiner juste au-dessus. Tout s’arrange. Finalement, juste une belle journée avec un instant d’orage.

La grille grince légèrement quand elle la pousse. Elle s’arrête un instant et observe le jardin. La douce lumière fait briller chaque fleur en se reflétant sur les gouttes d’eau. Tout à coup, deux fusées traversent la pelouse. Une marron et une rousse. Elle s’accroupit et pose le bouquet au sol. Foutu pour foutu, on va rester sur l’intention. Elle tend lentement sa main et appelle les deux fusées. Une petite frimousse rousse s’approche et renifle sa main puis repart en courant. Le plus grand passe entre ses jambes et acceptent les caresses avec plaisir avant de repartir à la poursuite de l’autre. Elle se relève, reprend le bouquet et se dirige vers la porte d’entrée. Les chats zigzaguent entre ses jambes en se courant après. Au début, ils ne s’entendaient pas du tout et se battaient sans cesse. Mais maintenant, on dirait qu’ils jouent ensemble. Qu’ils jouent à chat ce qui est un comble. Elle les observe un instant avec un sourire puis ouvre la porte.

Une bonne odeur de brioche envahit alors ses narines. La douce chaleur caresse sa peau. Elle reste sur le pas de la porte pour ne pas mouiller toute la maison et la regarde. Elle est dans la cuisine et la musique emplit tout l’espace. Elle chante et danse, les mains dans la pâte. Puis elle se retourne. Elle bloque un instant, stupéfaite puis se précipite :

« Emma mais que s’est-il passé ? »

Elle commence à inspecter ses mains puis voit ses genoux.

« Marie, ce n’est rien. Ne t’inquiète pas. Tiens je t’ai acheté des fleurs. »

Emma lui tend alors le bouquet. Plus une seule fleur n’est intacte et il reste très peu de pétales. Le papier a déteint et le plastique pendouille lamentablement. Malgré tout, un sourire se dessine sur le visage de Marie qui prend le bouquet dans ses mains toujours pleines de pâte à cookie. Pourtant, quand elle lève à nouveau les yeux vers Emma, son regard s’assombrit. Elle pose le bouquet sur le dessus de la machine à laver et pousse Emma dans l’entrée. Elle referme la porte et lui ordonne de ne pas bouger.

Emma obtempère pendant un instant. Elle regarde Marie se laver les mains et recouvrir la pâte à cookie d’un torchon. Pendant ce temps, une flaque commence à se former sur le sol de l’entrée. Quand Marie disparait dans l’escalier, Emma commence à se dévêtir. Elle enlève ses chaussures en passant le bout du pied opposé sur l’arrière de ses baskets. Elle se retrouve en chaussettes au milieu de la flaque, ce qui ne change rien au vu de l’état détrempé de celles-ci. Son manteau atterri sur le col un peu plus loin. Elle frisonne légèrement. L’eau de ses vêtements se refroidit de plus en plus et elle avec. Marie réapparait alors avec une trousse de premier secours. Elle la voit frissonnante, les chaussettes dans la flaque et le jean collé aux jambes. En quelques instants, Emma se retrouve en sous-vêtement et pieds nus dans l’entrée de la maison. Marie la guide en dehors du terrain miné des flaques et vêtements détrempés. Elle l’assoit sur une des chaises de la salle à manger. En voyant ses lèvres bleues et tremblantes, elle attrape le plaid rouge sur le dossier du canapé et le dépose délicatement sur les épaules d’Emma. Elle lui frictionne les bras emmitouflés un instant puis lui donne un baiser sur la tête. La trousse est ouverte sur la table et Marie entreprend de regarder les blessures d’Emma. Celle-ci ne coopère pas et balaye les mains de Marie avec les siennes.

« Laisse-moi faire, s’il-te-plait. Tu n’as pas tout le temps besoin d’être forte. »

Emma sourit et tend ses mains, paumes vers le haut. Elle sait qu’elle n’a pas besoin et que Marie sera toujours là pour la rattrape, mais c’est plus fort qu’elle. Son premier instinct est de se débrouiller seule. Marie nettoie délicatement les deux paumes puis les désinfecte. Rien de grave, juste quelques écorchures. Une fois fini, elle embrasse les deux. Emma lui tend alors ses genoux. Le droite demande juste un peu de désinfectant et d’arnica. Par contre, le gauche est bien amoché. Deux grosses entailles le traversent et la peau encore intacte a pris une teinte d’un bleu presque noir. Marie grimace et essaye d’être la plus délicate possible. A deux reprises, Emma sursaute et retire brusquement son genou des mains de Marie. Celle-ci n’applique pas tout de suite de pansements sur les plaies et suggère à Emma de monter prendre une douche chaude. Et d’enfin tout lui expliquer en redescendant. Emma s’exécute.

Elle boite dans l’escalier avec son plaid sur les épaules. Avant d’arriver dans la salle de bain, elle attrape une culotte propre, un jogging et son sweat le plus doux. En voyant son reflet dans le miroir, elle rit à nouveau. Elle ressemble à un panda tout mouillé. Sous le jet bien chaud, ses muscles se décrispent et sa peau se réchauffe. Elle apprécie cette douche au plus haut point, sauf quand le jet arrive directement sur son genou. Elle laisse un instant la chaleur, la vapeur d’eau et le son des gouttes reposer son esprit des péripéties de la journée. En sortant, elle se sent revivre. Son sweat l’englobe comme un câlin. Elle glisse ses pieds dans des chaussettes moelleuses. Elle redescend, toujours en boitant.

Marie l’attend sur le canapé. A présent la trousse de secours trône au milieu de la table du salon. Marie tapote la place à côté d’elle en souriant à Emma. Une fois celle-ci assise, elle prend sa jambe gauche, relève le jogging. Avant de commencer à panser ses entailles, elle regarde Emma en levant un sourcil.

« Oui, oui, je te raconte. C’est rien, vraiment. J’ai juste voulu aller marcher. J’ai vu un fleuriste alors j’ai pensé à toi. En rentrant, j’ai trébuché sur un caillou dans le Chemin des Ecoliers. Le bouquet et moi, on a fait un vol plané. Puis c’était le déluge avant que j’arrive à la maison. Je me suis fait asperger par une voiture juste devant l’église. Et voilà tu sais tout. »

Pendant la tirade d’Emma, Marie finit de poser le dernier pansement et redescend son jogging. Le tout en se retenant de rire. Mais à la fin, elle ne peut plus se retenir. Emma d’abord renfrogné de la voir se moquer d’elle, se souvient ensuite de sa tête et le suit dans un fou rire. Une fois calmées, elles essuient leurs larmes. Marie se penche vers Emma et dépose un baiser sur ses lèvres avant de se lever.

« Je t’aime mon empotée. Installe-toi, je te prépare un thé. »

Emma se cale au fond du canapé et ferme les yeux. Elle écoute les bruits de la cuisine. Son corps est détendu et son esprit flotte doucement. Elle ouvre les yeux quand elle entend des pas s’approcher. Marie pose une tasse et un morceau de brioche sur la table, puis repart finir les cookies. Demain, c’est après-midi jeux et il faut bien goûter entre deux parties. La fin de la journée s’écoule paisiblement dans le calme de la maison. Quand Marie finit, elle retrouve Emma à nouveau un plaid sur les genoux et un chat entre les jambes. Elle se cale à côté et profite de cette domesticité. Le deuxième chat ne tarde pas à pointer le bout de son nez et s’installe sur les genoux de Marie. Emma sait que demain tout le monde se moquera d’elle en la voyant boiter. C’est l’éternelle blague dans leur groupe d’amis. Le mois dernier, c’était son épaule qui avait rencontré une rambarde. Marie s’inquiète toujours de ce qui pourrait arriver. Elle voudrait qu’Emma fasse plus attention. Pourtant, elle sera toujours là pour la réparer et la soigner.

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